Roman maritime et autobiographique.

                               La vie d’une main.       

 

 

                                                                                              A mon fils.

 

Ce qui ne tue pas rend plus fort.

(Le crépuscule des idoles- Nietzsche -1888)

 

 

 

Ni sage, ni poète, ni magicien, je ne suis qu’une âme humainement incarnée en ce monde, une forme de vie complexe dotée de pensées évolutives, une personne sensible et attentive à la beauté de la Nature, éprouvant une forte empathie pour chaque être vivant sur Terre.

 

De la lumière à l’obscurité, ce qui me compose est le reflet de ce qui m’entoure, tout transparaît lorsque je retransmets. La mer, la terre, les arbres, les plantes et les animaux sont mes tout premiers conteurs d’histoires, mes premières sources d’inspiration.

 

Mais il y a aussi les rencontres humaines, celles et ceux dont je garde le souvenir de discussions d’un soir autour de cocktails tropicaux, d’instants passés sous la mer ou sur un ponton de bois, de nages avec les dauphins, de nuits océaniques à la belle étoile, d’excursions dans la jungle, de rêves et de rires cent fois partagés, d’amours…

 

Ceux et celles qui ont cru en moi, malgré ma différence et ma vision décalée du sens de la vie. Ma remise à plat des valeurs. Cette peur d’un jour perdue dans l’attente d’un hypothétique avenir meilleur.

La mort était là. Je la voulais maintenant. J’étais si heureux, ou plutôt si insouciant avant.

Des passions, des projets il ne restait rien. Plus rien.

En un éclair j’ai vu tout disparaître, tout s’écrouler autour de moi. Même ceux qui m’étaient proches ont disparu. Tous petits à l’horizon, sur une planète voisine, mais éloignée.

Plus rien ne paraissait  possible. Plus personne ne pouvait me comprendre.

Je me retrouve seul.

Sur le chariot de l’hôpital je baigne dans mon sang.

Des flots de larmes sortent de mes yeux, mais pourquoi?

Est-ce la douleur? Non, pas vraiment. La morphine.

La peur? L’angoisse? Le désespoir? Tout en même temps?

 

J’ai seize ans  et je viens de perdre presque tous mes doigts. Je n’en vois plus qu’un mélange de chair, d’os brisés, de tendons. De sang. Du sang qui coule aussi abondamment de mon cou, de ma joue.

C’est ma faute, je le sais et n’en veux à personne d’autre qu’à moi-même.

A ce moment là je suis dans le noir et cherche désespérément la lumière.

Je pars.

 

 

J’en suis là de mes pensées lorsque j’ouvre les yeux. Allongé sur le pont de mon bateau. il fait nuit. Le ciel scintille de millions d’étoiles. Le temps semble s’être arrêté. Plus de vent. Plus de mer. Aucun son. Le grand calme. L’horizon même a disparu et le ciel continue à briller, plus bas. Se reflète sous le bateau. Miroir poli. L’onde abyssale a disparu.

Les étoiles sont partout. Je navigue seul dans l’univers.

Mon vaisseau devient spatial.

Vertige.

Pureté de la nuit au large. Au large des côtes, au large des hommes.

Moment de plénitude fugace et puissant. Je ressens toutes les cellules de mon corps apaisées.

C’est peut-être ça le bonheur? Mais il me manque quelqu’un. Mon enfant.

Le fils que j’ai dû laisser derrière moi pour que cesse l’enfer.

Ai-je fait le bon choix?

Le comprendra-t-il un jour?

Puis le vent se lève gentiment, les voiles se gonflent, je remets le bateau sur son cap. C’est fini. Les plus beaux moments ne durent pas longtemps.

Il faut bien aller quelque part.

 

……

 

Tant de jours sont passés depuis ce jour sanglant.

J’essaie d’oublier.

La douleur du corps est facile à oublier, ce sont de durs moments, mais ça passe.

Mais cette transformation définitive de mes mains ne s’oubliera jamais.

Ce sera ainsi pour le reste de ma vie.

Impossible d’oublier; trop de choses me le rappellent quotidiennement.

Le premier mois je ne pouvais même pas manger, pisser ou chier sans assistance.

Humiliations.

Ce que je ne peux plus faire, que je ne pourrai pas faire.

Au cours des séances de pansements je regarde avec difficulté mes mains.

Quelle horreur. Quel spectacle gerbant.

Viendront les regards des autres. Les regards qui jugent.

Dégoût, pitié, questions?

Six mois passés à l’hôpital et une douzaine d’opérations.

Tous les jours je demandais ;

-Docteur, quand pourrais-je sortir?

-Bientôt qu’il me répondait.

Je servais de cobaye pour des greffes terriblement douloureuses.

Quelques fois on me présentait dans un amphithéâtre comme une bête curieuse que les étudiants venaient observer ou toucher.

Par la fenêtre de la chambre je regardais les gens normaux arriver et repartir; mon rêve.

Puis j’ai été mis dehors, comme ça. « Va petit homme, on ne peut plus rien pour toi ».

La société va te faire une main en plastique et tout ira bien. Tu auras l’air normal.

Normal. De loin.

D’ailleurs tout le monde s’en fout.

C’est la solitude qui t’envahit.

Et pardessus tout; le doute.

Qui voudra de moi pour vivre?

Qui aura besoin de moi pour travailler?

Que pourrais-je faire avec ces restes de mains là?

Devrais-je abandonner tout ce qui faisait ma vie, mes passions jusqu’à présent? Le judo, la musique, les avions, la moto et beaucoup d’autres choses encore. Mais oui bien sûr, c’est fini tout çà.

Quelle femme aurait envie d’un homme avec une main en plastique?

Bon à rien.

Survivant inutile.

Une paumée comme moi peut-être.

Il faudra bien survivre pourtant.

J’ai tutoyé la mort, elle ne m’a pas pris.

Ma mère qui croit à la bonté humaine m’accompagne à la mairie. Elle croit qu’on va me donner un petit quelque chose pour vivre, car elle sait que ça va être très difficile. Nous ressortons en regardant nos pieds.

Je me retourne vers ce magnifique bâtiment, dans la pierre on a gravé « Liberté, Egalité, Fraternité ». Je souris.

C’est plutôt: démerdes toi qu’on aurait du graver.

Même mon père sur mon lit d’hôpital est venu me le dire; t’avais qu’à pas faire le con.

C’est clair. Merci papa.

Je vivrai sans eux. Je ne suis plus de leur monde d’hypocrites.

Liberté, Egalité, Fraternité.

Mon cul.

 

 

 

 

J’ai toujours aimé la mer.

Celle des vacances de mon enfance. A Douarnenez.

Imprévisible, mystérieuse, inconnue, douce et cruelle à la fois.

Mais franche.

Sa peau aux couleurs changeantes cache tant de mystères.

A l’hôpital je lisais des récits de voyages dans les îles lointaines.

Au gré des vents alizés ou des quarantièmes rugissants.

J’en profitais pour m’échapper de cet environnement fait de souffrances et de désespoirs.

Pas que les miens, ceux des autres aussi, et il y a pire. Bien pire.

Par les fenêtres embuées de la chambre commune entraient des dauphins, des lagons, d’immenses plages de sable blanc ourlées de cocotiers secoués par l’alizé, où les tortues venaient pondre.

Des tempêtes parfois.

C’est là que je veux aller, dans les îles lointaines et désertes.

Lointaines de cet hôpital qui me retient prisonnier depuis des mois.

Et désertes pour que personne ne me regarde comme un monstre.

Fermer mon livre pour recevoir des soins ou des visites était une véritable torture.

Un seau d’eau glacée en pleine figure.

 

Sur » Annette » – c’est le nom de mon bateau-le vent a fraîchit et c’est un paquet de mer que je viens de recevoir. Il est temps de réduire la toile. La mer se creuse et les vagues blanchissent en déferlant. Les oiseaux en profitent pour s’amuser ou capturer les poissons volants qui font des ricochets sur les crêtes de l’océan et s’écrasent dans les creux lamentablement. Sur le pont du bateau quelques fois.

 

 

J’étais en convalescence à Douarnenez lorsque j’ai rencontré celle qui deviendra la mère de mon fils. J’allais avoir dix-huit ans. Elle en avait dix-sept.

Elle était très jolie, blondinette frisée qui paraissait fragile elle aussi.

C’était bien d’être là avec elle au bord de la mer.

Je ne sais pas si c’était l’amour, mais on aimait se promener ensemble sur la côte ou sur le port. Les jours de pluie dans l’arrière salle d’un bar à matelots » Les Goélands ». Ecouter de la musique, Procol Harum, les Beatles, Janis Joplin. En buvant des limonades.

Et s’embrasser.

On se reverra lorsque les vacances seront finies. A Paris.

Elle était en vacances, moi j’étais en errance. Dans le brouillard de mes pensées.

Fini le mois d’août.

Retour à la réalité. Elle à Paris, moi à Corbeil..

Nous allions souvent en autostop voir la mer le temps d’un week-end. Au plus près; Honfleur, Deauville, Trouville. Même en hiver, sous la neige. Le temps importait peu, on devait voir la mer.

Avant l’accident j’avais acheté une petite moto avec mes premières misérables paies d’employé de banque. Malheureusement il fallait deux mains pour la conduire.

J’ai dû passer le câble d’embrayage sur la poignée droite pour pouvoir passer les vitesses.

Embrayer et accélérer avec la même main n’était pas facile au début. Puis on s’adapte.

 

 

En janvier suivant, je décide de partir à Douarnenez avec mon copain et voisin de la cité. Jean-Pierre. C’est un baroudeur qui revient d’Afghanistan en stop.. Il a les cheveux longs et les gens l’appellent le bitnik. Personne ne l’aime, surtout ma mère, il n’est pas dans le moule. Je l’adore et j’ai confiance en lui.

Sacs à dos, tente canadienne, gamelles, réchaud et c’est parti.

En stop.

A Tréboul, on plante la tente dans le camping municipal du Bois d’Isis. Bien sûr fermé à cette époque. Entre les pins majestueux, sur un tapis d’aiguilles dorées.

Isis la déesse à la puissance universelle. Me transmettra-t-elle un peu de sa puissance?

Il fait très froid, mais le soleil est généreux.

Il faut casser la glace le matin pour faire le café. L’océan est là, juste en bas de la côte. On l’entend se briser sur les roches blanches.

Je suis heureux.

Ricorée, pain mou et margarine.

C’est bon.

Contrairement à moi, Jean-Pierre est très sûr de lui. Toujours gai et optimiste.

Je le suis aveuglément. Comme il a la langue bien pendue, et les cheveux longs, au bout de quelques semaines tout le monde nous connaît sur le port et il connaît beaucoup de gens. Surtout dans les bistrots.

Un soir » chez Marie-Rose » où nous jouons au sept/quatorze/vingt et un (jeu idiot au possible)  nous rencontrons une troupe de théâtre d’avant-garde de passage à Douarnenez. Un des acteurs a une angine et ne peux tenir son rôle. Jean-Pierre est d’accord pour le remplacer. Le lendemain il apprend son texte, se rase le crâne et monte sur scène. Ça lui plaît, deux jours plus tard il part avec eux.

Il est comme ça JP.

On avait loué une petite piaule sous les toits rue de la mairie. Près des goélands criards.

J’étais bien. Il y avait toujours un copain ou une copine pour me rendre visite.

Christian le pâtissier m’apportait des gâteaux. Gourmand, rien ne pouvait me faire plus plaisir.

J’apprenais à vivre. Seul, libre et indépendant.

J’ai faillis dire abandonné, mais non, on est tous seuls libres et indépendants.

Nouveau décor, nouveaux amis, et la mer près de moi, pour toujours.

Quelques jours plus tard Chantal débarque de la micheline de Quimper avec de mauvaises nouvelles; la gendarmerie me recherche. Je suis déserteur. Je ne me suis pas présenté à l’appel pour le service militaire.

Catastrophe, je dois rentrer chez mes parents et me libérer de cette contrainte. Vu l’état de mes mains, ce ne devrait pas être trop difficile.

Et ce ne le fut pas.

 

******************************

 

 

Mai 68, c’est la révolution dans Paris, Il y a des émeutes, les étudiants et les ouvriers se battent avec les CRS à coup de pavés et de gaz lacrymogènes. Je n’ai pas compris pourquoi. Moi, j’étais vivant et le reste m’importait peu. En fait, j’en avais rien à foutre. ça ne me concernait pas. Jamais je ne pourrais entrer dans ce système. J’ai tant souffert, tant eu de peurs et d’angoisses que je ne pourrais me résigner à vivre dans une usine ou un bureau. Ceux qui savent combien la vie est fragile et précieuse comprendront.

On venait juste de se marier à Douarnenez, juste avec nos parents.

Pourquoi?

Pour être plus libre de vivre nos mouvements..

En ce temps là il fallait avoir vingt et un ans pour pouvoir aller à l’hôtel par exemple ou ouvrir un compte bancaire. Ou pour ne pas être mineur tout simplement.

C’était la mer qui nous unissait, plus que le mariage en papier.

On rêvait ensemble.

On regardait la mer ensembles et on rêvait.

Partir en bateau, vers les tropiques. Loin des pavés parisiens.

Plus tard, avoir des enfants et leur apprendre la vie.

La vraie. Pas celle du métro, boulot, dodo. Ni celle des crédits, de la télé qui dicte et anesthésie, dirige les buts, provoque les besoins.

Pêcher, chasser, cueillir, se baigner nus, dormir sous les étoiles. Respirer. Admirer. S’aimer.

Rêves de gosses? Utopie?

Peut-être. Mais d’autres l’ont fait et le font encore.

La vie est un passage rapide sur cette belle planète. Profitons en avant qu’il ne soit trop tard.

La mort peut nous surprendre à tout moment; je le sais, j’ai flirté avec elle.

Notre mort ou celle de la Terre.

 

******************

 

Douze jours que je suis en mer depuis la dernière escale aux îles du Cap Vert et tout va bien.

La nuit le bateau glisse dans l’alizé en laissant un trait phosphorescent de plancton dans son sillage, des dauphins m’accompagnent en faisant des bonds traînants des étoiles.

Le pot au noir est derrière.

Je cherche une île déserte; Fernando de Noronha. Elle est devant, encore loin mais les droites de hauteur faites ce matin  prévoient une arrivée demain dans la matinée.

Rien ne presse.

Vénus, Saturne et Jupiter me guident. En ce moment ce sont elles qui montrent le chemin. Belles planètes, fidèles.

Un fou brun épuisé est venu se poser sur le banc près de moi. Il pousse quelques petits cris bizarres puis il s’endort. J’en fais autant.

L’île porte un phare sur un piton rocheux très haut dans le ciel noir et sans Lune ; avant le jour j’aperçois distinctement ses éclats blancs.

Le fou d’est envolé, discrètement. Il m’a laissé un souvenir là où il a dormi. Je n’en avais pas besoin.

Dégueulasse.

 

******************************************

 

J’avais évidemment beaucoup de mal à trouver du travail.

Avant l’accident  et après avoir claqué la porte du lycée, j’avais travaillé dans une banque comme apprenti. C’était bien chiant. Pas question de retourner là dedans.

Dans les boîtes d’intérim on m’a proposé des emplois de bureau, j’ai accepté bien sûr.

Certains m’ont bien plut comme au Centre National d’Etudes Spatiales.

On y préparait le lancement de la fusée Diamant et d’un satellite en Guyane Française.

En Amérique du sud. En Amazonie. Kourou. Ces noms me faisaient rêver. Moi je faisais le facteur avec une Estafette Renault entre les différents bâtiments de la base aux noms évocateurs: lanceur, propulseur, satellites, pyrotechnie, cinéthéodolite etc…

Je ne me doutais pas à ce moment là que je verrai plus tard de mes yeux des tirs de la fusée Ariane.

A ce moment là je voyageais un peu comme ça. Dans ma tête.

Puis un jour où je faisais du stop pour me rendre je ne sais plus très bien où, un type, directeur dans une boîte de transports me propose un emploi au siège de sa société.

A Paris, près de la gare du nord. Comme on habite en Seine et Marne, c’est vraiment loin, mais bon, allons y. Je ne peux faire le difficile, il nous faut de l’argent.

Là, j’ai vraiment l’impression de rentrer dans le troupeau de moutons.

Je classe des papiers, des factures, je prends le métro, je cours, changement à Châtelet, je cours, je prends le train gare de Lyon, une heure plus tard je descends à Ponthierry, je cours jusqu’à notre appartement au deuxième étage de la résidence toute neuve qui sent la peinture. Je mange, je dors, debout à 5h30, j’avale un café, je cours jusqu’à la gare, le train, le métro, le boulot……..de merde. Tous les midis j’avale un sandwich ou un beignet gare du Nord.

Pendant des mois.

Où est la mer? On en parle plus. L’air bleu de l’océan et ses senteurs iodées est loin.

Ça pue.

La direction me mute à l’aéroport d’Orly.

C’est un peu mieux: plus de train, plus de métro, l’autocar seulement.

Les odeurs ont changé. Celle du métro est remplacée par celle du kérosène.

Le rugissement des réacteurs a remplacé le fracas du métro, des voitures et des autobus.

Les destinations ont pris du large; New York, Londres, Sydney, Montréal, Johannesburg ont remplacé les noms des stations, Bastille, Hôtel de ville, Châtelet direction Porte de Clignancourt. Où est la direction Porte de Sortie? Je ne la vois pas!

Quelques semaines plus tard Chantal est embauchée aussi, super on travaille tous les deux au même endroit. Même salaire de misère. Pour elle un peu moins bien sûr, puisque elle est une femme. Toujours pas compris pourquoi.

On a 20 ans et on a du travail assuré jusqu’à ce que mort s’en suive. Génial.

On a déjà le chien, manque plus que la télé et on bêle.

Bèèèèèèèèèèèèèèèèèèèèèèèèè fait le mouton.

Ma mère est contente, mon père aussi.

Chantal est contente.

Je m’emmerde.

Je ne peux imaginer que ce soit ça la vie.

T’as une vie, et tu dois la consacrer au travail sans savoir quand tu vas mourir.

Ce sera peut-être demain.

T’as la chance d’être né sur une planète magnifique, avec des océans tout bleus, des forêts immenses, des déserts, des montagnes et tu dois rester dans ta banlieue pourrie bosser en espérant pouvoir t’offrir quelques semaines de vacances dans l’année pour aller les voir.

Et plus tard, si tu survies à ça, t’auras une retraite pour mourir tranquille sans avoir rien vu ou presque.

C’est con.

Je ne le ferai pas.

 

« Comment diable un homme peut-il se réjouir d’être réveillé à 6h30 du matin par une alarme, bondir hors de son lit, avaler sans plaisir une tartine, chier, pisser, se brosser les dents et les cheveux, se débattre dans le trafic pour trouver une place où essentiellement il produit du fric pour quelqu’un d’autre qui en plus lui demande d’être reconnaissant d’avoir cette opportunité. »

Charles Bukowski (Factotum) 1975.

 

 

L’île n’est pas vraiment déserte. Un petit camp de miliaires brésiliens veille sur cet  archipel minuscule perdu sous l’équateur à 200 milles au nord-est de Natal.

Il y a un voilier au mouillage devant le débarcadère.

Je passe tout près. Le type est debout sur le pont et me regarde avec un large sourire.

Je le reconnais. C’est Patrick de Landivisiau en Finistère. Je lui ai vendu les plans et les tracés du bateau lorsque j’ai eu fini le mien. C’était il y a quatre ans. Le monde est petit.

Nous sommes content de nous revoir. Ici, où personne ne va. Ça s’arrose.

On arrosera plus tard, pour l’instant on va chasser pour le repas du soir.

Mérous et langoustes, ça ira. On n’a pas beaucoup pêché depuis les Cap vert. Marre des conserves de poissons. A part Lomic notre chien jaune ramassé nouveau-né dans une poubelle à Tarafal, île de Santiago, Cap vert. Petite boule de puces.

Depuis qu’il est né il n’a mangé que des sardines de chez Paulet de Douarnenez.

Lorsqu’on pêche un thon ou une daurade, il se jette en grognant dans les entrailles du poisson ventre ouvert. Il est à moitié fou ce chien.

C’est ça ou rien. Il est en bonne santé. Pourtant quand il aboie ça ne sent pas très bon.

L’haleine. A cause des sardines sûrement.

Le soir nous dînons ensemble à bord de Tarkus avec Patrick et son amie. Jolie blonde pulpeuse et sexy. Après trois verres d’aguardiente je suis bourré.

La dernière fois que j’ai bu du rhum c’était à Mindelo il y a deux semaines, sur le bateau avec Césaria Evora la chanteuse aux pieds nus, qui a une bonne descente elle aussi. Grosse cuite.

Il n’y a pas d’alcool à bord de mon bateau quand je suis en mer.

La Croix du Sud est bien visible maintenant dans le ciel du soir.

Notre Etoile polaire a disparu là-haut dans le nord.

 

 

 

 

A la cantine sous l’aérogare de fret où je déjeune de temps en temps, je rencontre un gars de l’Ile de Ré qui bosse là aussi et se morfond également d’être si loin de l’océan. On échafaude des plans pour vivre de la mer et sur la mer. Il me parle d’un couple d’amis qui ont aménagé un ancien bateau de pêche et le loue comme base de plongée au Club Med. Ils vivent à bord avec leurs mômes et sont payés pour promener les clients. L’idée est séduisante et Chantal est emballée à l’idée de vivre ainsi au soleil des Antilles, de la Méditerranée ou d’ailleurs.

Il nous faut trouver un bateau.

J’en ai tellement marre de ce boulot que je prends quelques jours de congés et part avec la « Coccinelle » en Bretagne. A Douarnenez bien sûr. Il y a là tellement de bateaux que j’en trouverai bien un à vendre qui fera l’affaire.

C’était le 9 novembre 1970 le Général De Gaulle est mort.

C’est la vie. Pauvre ou riche, célèbre ou ignoré on passera tous par là. Quand? Là est la question. Demain peut-être.

J’arpente les quais du Port-Rhu. Il y a là plusieurs bateaux à l’abandon ou à vendre.

Certains pourraient revivre après quelques travaux.

Mon coup de coeur va au thonier nommé »Face au Vent ».

Je n’y connais rien, mais il a l’air en bon état.

Il y a un numéro de téléphone peint sur une planche dans les haubans, je le note pour appeler le propriétaire.

C’est un marin pêcheur, large comme une armoire de campagne, avec des mains si épaisses qu’on sent  bien à quoi elles servent.

La mer est basse et nous descendons à bord par une échelle rouillée et gluante. Il est à couple d’un Mauritanien, le « JEP ».

L’intérieur est sombre et humide. L’odeur de fuel et d’huile mélangés est forte.

La table du carré est recouverte d’une toile cirée qui a vécu. Les motifs à carreaux ont presque disparus. De chaque bord des couchettes cercueils où on peut dormir par tous les temps, sans être éjecté. Claustrophobes s’abstenir.

Je visite la salle de la machine. Enorme. Je n’ai jamais vu de ma vie un si gros moteur.

Baudouin 150CV, 3 cylindres, six tonnes. Lancement à l’air comprimé.

Bien qu’il soit à l’arrêt depuis plusieurs mois, ça démarre au quart de tour.

Tchoufff, tchoufff, tchoufff, au ralenti on peut compter les tours.

L’échappement au dessus de la passerelle fait des ronds de fumée bleue.

On se met d’accord sur le prix. Je téléphone à Chantal, elle est contente que j’aie trouvé le bateau aussi vite. L’affaire est conclue, je rentre à la maison.

A Douarnenez, j’ai fait quelques photos du bateau. Un peu sous tous les angles.

Chantal les regarde d’un coup d’oeil furtif. Peut-être que la couleur ne lui plait pas.

S’il n’y a que ça on pourra le repeindre.

-C’est la couleur qui te plait pas? Que je lui demande.

-………………………….

Ce n’est peut-être pas que la couleur.

-Qu’est ce qui ne va pas?

– Eh bien la maison n’est pas finie. Il nous faut un pied à terre avant de partir dit-elle.

– Soit, je vais continuer à faire la maison. En attendant. En attendant quoi?

Un pied à terre, pourquoi faire? Et pourquoi ici, en région parisienne?

.Je n’ai pas envie de la contrarier, mais c’est moi qui suis un peu contrarié.

C’est pas ce qu’on avait prévu. On en parlait souvent avec les amis: pas question d’entrer dans le système métro, boulot, dodo. Nous n’attendions rien de cette vie là, il fallait partir.

Voir le monde. Vivre le monde.

Bref.

L’été arrive.

Il est temps que Chantal vienne voir le bateau qui sera prochainement sa maison au soleil.

Elle n’a pas l’air enthousiaste pour aller à Douarnenez.

Je travaille donc sur la maison tôt le matin jusqu’à très tard le soir.

Je suis en train de poser du lambris au plafond de notre future chambre lorsqu’elle arrive en hurlant pour me signifier que je fais trop de bruit, ça l’empêche de dormir.

Là j’ai senti le pot de moutarde me monter au nez.

– Quoi? Je fais du bruit? Non, je VAIS faire du bruit.

Je suis hors de moi. Je me casse le cul pour lui faire une baraque dont j’ai rien à foutre et elle trouve que je fais du bruit.

J’attrape la masse de cinq kilos et commence à démolir le mur de briques que je venais de finir il y a quelques jours. Rien que pour passer ma colère sur quelque chose. J’arrête quand le trou fait à peu près un mètre carré.

Je prend un sac de voyage, met quelques affaires dedans et sort par le trou.

-Adieu je te laisse avec le silence, lui dis-je.

Je monte dans ma voiture et cap à l’ouest.

Il est minuit.

 

******************************

 

A Fernando de Noronha, après deux ou trois jours passés devant le village, je décide de changer de mouillage. Plus au sud il y a une crique bien mieux abritée de l’alizé qui s »appelle « baie des dauphins ». Le nom m’attire.

L’endroit est complètement désert, l’eau transparente et poissonneuse.

La petite baie est protégée de la houle par deux immenses rochers coniques. Comme une généreuse poitrine sortie de l’onde. Il y pousse quelques rares arbustes où nichent des frégates.

Planeurs immenses et majestueux.

Sur la roche des coulées de guano trahissent la présence de nids de fous bruns.

Le ressac sur la plage, les cris des oiseaux égratignent à peine le silence.

La vie?

C’est là le bonheur?

Mais….

« Un seul être vous manque et tout est dépeuplé. » (Lamartine- L’isolement)

Baie des dauphins il y a des dauphins.

Je suis dans le Zodiac prêt à partir chasser lorsqu’une cinquantaine d’individus s’en va paisiblement vers le large. Je les rattrape assez facilement et me met à l’eau au milieu du groupe. J’observe leurs réactions. Ils tournent autour du bateau et m’observent du coin de l’oeil.

J’entends leurs cris. J’ai l’impression qu’ils se marrent.

Ils se marrent.

Le fond de sable est à dix mètres. En quelques coups de palme je suis descendu, les dauphins m’ont suivi. Ils sont tout près de moi, je les touche du bout des doigts. Etrange sensation ce contact! Ils font des pirouettes et reviennent, mon coeur bat très fort dans ma poitrine. Je ne suis pas un des leurs et à bout de souffle je refais surface sans tarder.

Je recommence une autre fois. Puis ils partent, ils ont autre chose à faire que de déconner avec ce palmipède bizarre et un peu nul en apnée.

Remonté à bord du Zodiac je reste là sans rien dire. Je digère ou plutôt je déguste le moment qui vient de passer.

Ça n’a duré que cinq ou dix minutes, mais ce sont des minutes gravées à tout jamais dans mon être.

C’est pour des instants pareils que j’ai voulu et construit ce bateau.

Dommage que mon fils ne soit pas avec moi, ici, pour voir la vie comme c’est beau.

J’ai du le laisser avec sa mère qui n’a pas voulu poursuivre le rêve.

Ce rêve qui nous unissait.

En parler c’est facile, le faire c’est une autre histoire.

***

 

 

 

Dans ma Coccinelle bleue marine, je roule à tombeau ouvert. Comme un fou.

J’ai des fourmis dans les jambes. J’ai envie de crier.

Je hurle.

A l’aube au bout de la route le soleil brille, Douarnenez. Le Face au Vent.

Mon bateau est là paisible, toujours amarré au JEP.

Bien qu’il mesure presque vingt mètres, il fait petit à couple du mauritanien.

Je monte à bord. Je suis tellement heureux d’être là que j’arpente le pont de bois de la proue à la poupe sans savoir trop quoi faire.

Puis je mets le moteur en marche comme le patron me l’avait montré. Le laisse chauffer et recharge les bonbonnes d’air comprimé.

Puis monte à la passerelle et me met à la barre.

Je regarde loin devant et baisse les paupières.

Je tourne la manivelle des gaz, le moteur accélère, la coque vibre et l’hélice fait avancé le bateau. Il tire fort sur ses aussières.

Ça y est je suis parti. Plus rien ne m’arrêtera.

J’ai rendez-vous dans quelques jours avec le directeur de l’école de pêche pour passer le permis qui m’autorisera à commander ce bateau.

L’homme, un ancien patron de pêche, est très sympa et me montre comment manoeuvrer le bateau et pose des questions auquel il donne les réponses. Examen réussi. On avance.

Le reste du temps je le passe à faire la fête avec mes nouveaux copains douarnenistes et à découvrir tous les recoins de mon navire. Je fais quelques tours en baie avec eux pour apprendre à le manoeuvrer, à accoster. Vingt mètres c’est très impressionnant pour moi qui n’ai jamais eu de bateau.

La fin du mois approche et Chantal se pointe . Pour me ramener à la maison.

Je me rends compte qu’elle n’est plus avec moi. Qu’elle ne s’intéresse plus à ce projet. Elle ne dit rien, mais je vois bien qu’elle n’est pas enthousiaste. Patience, peut-être que c’est encore trop flou dans sa tête de parisienne.

Donc retour à la maison.

Je dois trouver de quoi la rassurer sur l’avenir avec ce bateau.

Un responsable des activités sportives du « Club Med » m’accorde un entretien au siège Place de la Bourse à Paris. Le bateau lui plait et il l’utiliserait bien pour faire les sorties plongée dans les îles grecques moyennant quelques aménagements dont il me fait le détail. Rien d’extraordinaire. Juste du bricolage.

La décision est prise de rapprocher le « Face au Vent » dans un port plus près de Paris afin de pouvoir travailler dessus le week-end. Ce sera Honfleur ou Rouen. Pas possible de remonter la Seine, plus haut les mâts ne passeront pas sous les ponts.

 

 

 

Fernando de Noronha.

Retour vers « Annette » à petite vitesse. Arrivé à bord, je suis surpris de voir que tous les dauphins ne sont pas partis; il reste les petits. Cette baie est leur cour de récréation.

Et la nursery.

Toute la journée c’est un vrai spectacle de cirque. Chacun y va de son saut à lui pour épater la galerie. Triple saut, salto arrière, vrilles, marche sur la queue et que sais-je encore? Et ça rigole. J’ai plongé plusieurs fois pour essayer de les voir, mais pas moyens de les approcher.

Leurs parents leur ont sûrement recommandé de ne pas parler aux inconnus.

Je reste là à les observer en fumant une cigarette, ma peau offerte au soleil.

Quelle beauté! Quelle paix! Merci Nature.

Les fous plongent à pic, les ailes repliées le long du corps. Comme des sagaies tombant des nues. Puis ressortent de l’eau un poisson en travers de leur long bec acéré.

Les frégates noires qui planent dans le ciel bleu les attendent au tournant.

Ces beaux oiseaux ne pêchent pas, ils volent.

Dès que le fou a repris son envol, la frégate fond sur lui et le secoue jusqu’à ce qu’il lâche sa proie. Puis l’oiseau noir se laisse tomber dans un claquement de plumes aux reflets métalliques et bleutés et récupère le poisson avant qu’il ne touche l’eau. Balaise.

Quand les frégates sont repues, les fous peuvent enfin nourrir leur progéniture.

Une sorte d’esclavage volatile.

Au large souffle une baleine. Peut-être bien deux.

 

*********************

 

J’ai trouvé un associé pour m’aider à financer le projet. J’avais passé une petite annonce dans une revue nautique. Serge vient de Marseille, il ne connaît pas grand chose à la mer mais il est libre, motivé et il a l’argent qui me manque pour armer le Face au Vent.

Mi-janvier nous décidons de quitter Douarnenez. J’emmène le chien Tupa avec moi.

Chantal est enceinte de quatre mois. Nous allons avoir un enfant.

Nous ne l’avons pas voulu ensemble et je sens que l’amour en a prit un coup. Nous devions attendre un peu. On a vingt-deux et vingt-trois ans; rien ne presse.

Alors que nos projets nous séparent, comment un enfant pourra-t-il nous lier?

En moi s’installe le doute.

 

L’amour.

 

Jardin naturel.

Bien entretenu

Enrichi quotidiennement

Harmonie des couleurs et des formes

Parfums des nectars envoûtants

Diversité des goûts

Clair semis d’herbes indésirables.

Mais utiles.

Parfois acides ou piquantes

Vite oubliées ou tolérées

Allée centrale sensuelle

Pas de mur, les pollens volent  et se croisent

Pistils et étamines s’accordent

Alors l’arbre donne ses fruits délicieux

Quand dans un ciel sans trop de voiles

Du soleil coule le sucre qui rend savoureux le temps qui passe.

Autrement c’est l’abandon

Le jardin merveilleux devient friche

Les fruits ne sont plus bons

Les fleurs dépérissent

L’amour est mort

Evidemment.

(Moi)

 

14 janvier, il fait froid et le ciel est gris lorsque s’estompent les digues du port de Douarnenez. Peu de vent, la mer est comme une dalle de plomb. Sur les cartes marines j’ai repéré les bouées et les balises qui jalonneront notre route. La première que je verrai de toute ma vie c’est la bouée de « Basse Vieille » au sud du cap de la Chèvre.

Puis les autres bouées et balises défilent; le Bouc, le Chevreau, la Parquette, les Vieux Moines, La Grande Vinotière, les Platresses, le Four.

Je trouve ces noms très poétiques et mystérieux. Aujourd’hui encore je me demande pourquoi elles portent ces noms. Qui a baptisé les roches qu’elles indiquent, à quelle occasion? Peut-être à la suite d’un naufrage?

Quand le phare du four s’allume loin dans le sillage nous sommes déjà bien entrés dans la Manche. Le ciel est très sombre et il ne reste que les points lumineux à voir un peu partout. Les phares, les balises, les bouées et les bateaux. C’est blanc, vert ou rouge.

Pour ma première nuit en mer c’est un peu stressant, mais il est indispensable d’identifier chaque lumière.

Le jour se lève en gris et blanc. Il neige. Devant apparaissent les îles Anglo-normandes. Nous passons entre Guernesey et Sark qui sont déjà toutes blanches.  Je fais route vers le Raz Blanchard pour doubler le Cap de la Hague. A ce moment de la marée le courant contraire est très fort et nous n’avançons pas malgré la puissance du moteur.

Il fait froid et je commence à fatiguer.

Serge est malade et je ne peux compter sur lui pour prendre la barre. Je vais rentrer à Cherbourg pour passer la nuit.

Le vent s’est levé fort au sud-est. Plein dans le nez pour aller au port.

Maintenant il s’est vraiment renforcé et c’est le coup de vent. La mer se creuse et devient très agressive. Le bateau donne des coups de boutoir qui le font trembler de la pomme de mât jusqu’à la quille. On avance plus. Je décide de mettre vent arrière pour calmer le jeu.

Le passage au vent de travers est très risqué, mais après un violent coup de gîte, c’est passé.

A part qu’on fait la route opposée à notre but tout va bien. C’est plus calme comme ça. La terre disparaît à l’horizon et la nuit nous enveloppe. Tout est noir sauf le reflet des feux de navigation qui colorent les embruns glacés. En vert, en rouge, en blanc. Quelques mouettes se posent dans le sillage. Indifférentes.

En fuite dans le gros temps.

Je ne sais pas quelle hauteur font les vagues, mais c’est impressionnant.

Quand le jour se lève en traînant dans la boucaille, une côte de falaises rocheuses apparaît.

L’Angleterre déjà. Le phare des Needles sur l’île de Wight est toujours allumé. Je fais route dans cette direction en espérant trouver refuge dans le Solent.

Le vent qui s’était un peu calmé reprend de plus belle.

Face au vent j’essaie avec toute la force du moteur de m’éloigner de la côte, mais inexorablement la plage se rapproche.

Les vagues sont énormes et déferlent. La mer fume.

Des flocons d’écume circulent à l’horizontale

Sur la côte toute proche une voiture fait des appels de phares. Je demande à Serge d’allumer un feu à main. Détresse. La voiture part.

J’imagine qu’on nous a vu et que de l’aide va arriver, mais je ne vois pas comment dans une mer pareillement déchaînée.

Concentré sur la barre à essayé de nous sortir de cette baie, je n’ai pas vu arrivé le canot de sauvetage de la R.N.L.I. (Royal National Lifeboat Institution).

Ce sont les cris de l’équipage que j’entends dans le fracas des paquets de mer qui explosent sur la passerelle. Ils me font signe de venir avec eux et d’abandonner le bateau.

Pas question.

Les hommes nous passent une remorque que Serge à quatre pattes s’empresse d’aller amarrer tant bien que mal sur un taquet du pavois tribord.

Le canot s’éloigne dans les vagues. Il ne peut nous tracter, le Face au Vent est trois ou quatre fois plus lourd qu’eux. Le capitaine me fait signe de le suivre, je le vois bien, comme tout l’équipage il est sanglé à un pilier sur le pont: la remorque n’est pas très longue; cinquante mètres environ. Parfois nous sommes au sommet de la vague et faisons route sur la crête avant qu’elle ne s’écroule. Alors nous plongeons dans le creux ensemble avant d’escalader la suivante. Ainsi pendant deux heures ou plus.

J’ai soif. J’ai mal aux mains à tourner la barre dans un sens puis dans l’autre.

Lentement la plage de Bournemouth d’éloigne.

Puis une bouée apparaît « Poole Bar N°1 ».

Là, nous passons complètement au vent arrière et faisons route vers la terre.

Lentement tout se calme et nous entrons dans la baie de Poole.

Nous suivons le canot de sauvetage qui nous guide jusqu’au port de pêche où nous accostons.

Serge s’occupe d’amarrer le bateau ; je n’ai plus de peau dans les mains.

Enfin ce qu’il en reste.

Quelques jours plus tard, nous reprenons la mer cap vers Le Havre mais la mer est encore formée et Serge qui est de nouveau malade me demande de faire demi-tour. C’est la plus grosse erreur que j’ai faite dans ma vie de skipper. Il ne peut y avoir qu’un seul maître à bord. J’aurais appris ça au moins.

A contrecoeur je reprends le chenal qui mène au port de Poole.

Il est 23 heures et le ciel est chargé de grains noirs et porteurs de violentes averses de grêle, je ne vois plus l’avant du bateau, ni les bouées du chenal.

Le moteur est au point mort en attendant le passage du grain.

Dès que les bouées réapparaissent, je remets en route, mais pendant le grain nous avons beaucoup dérivé.

Le vent nous a sorti du chenal.

Une minute plus tard, c’est le premier contact avec le banc de sable.

J’essaie de faire machine arrière pour retrouver de l’eau, mais c’est impossible.

Les vagues déferlent sur le tableau arrière et le bateau commence à prendre de la gîte.

Nous ne sortirons pas de là.

Un cargo entre dans le chenal, pas très loin de nous. J’allume une fusée de détresse.

Il l’a sûrement vue. Mais par sécurité j’en allume une autre.

Le cargo est stoppé.

Maintenant le Face au Vent est immobilisé sur le sable et la gîte est forte.

Mon chien doit avoir envie de pisser et il gémit.

Ou bien il a peur.

Le canot de sauvetage apparaît dans les embruns.

Il s’approche lentement en touchant le sable par moment.

Il n’y a pas beaucoup d’eau pour lui non plus.

Il arrive à nous accoster, nous montons à leur bord avec le chien qui pleure.

Bientôt nous faisons route dans le chenal, les moteurs du canot de sauvetage à pleine puissance.

Je serre Tupa dans mes bras pour le réchauffer et le réconforter.

Dès que nous sommes à quai l’animal bondit et part comme une fusée ventre à terre

Il y a urgence sûrement.

Il a les douaniers et la police aux trousses car un chien étranger ne doit pas poser une patte sur le sol de sa majesté sans avoir montré ses papiers et vécu une période de quarantaine dans un établissement approprié.

Les papiers? Désolé Majesté. Ça urge.

 

 

******************************************************

 

A Fernando de Noronha. 3° 51′ 05″ S, 32° 25′ 02″ O

Il fait chaud. La nuit est tombée. Rapide. Sur l’équateur.

Allongé dans le cockpit.

Les yeux dans le ciel rempli d’étoiles. Je les appelle par leur prénom.

On se connaît depuis si longtemps maintenant. Elles m’ont guidé pour venir ici et continueront après.

Véga de la lyre. Antarès du Scorpion. Castor et Pollux les Gémeaux. Aldebarran l’oeil du Taureau.

Tout en regardant l’univers les temps passés me reviennent.

Mon fils est né trois mois après le naufrage.

A sa naissance je n’étais pas convaincu que c’était le bon moment pour avoir un enfant.

Notre union battait de l’aile. Ou plutôt le navire prenait l’eau de partout.

Mais il était là et je l’adorais. Si beau et si gentil.

Progressivement je me détache de ce qui était ma vie d’avant avec Chantal, faite de souffrances et d’espoirs déçus.

La souffrance de ses harcèlements, de sa jalousie maladive.

Elle me harcelait pour que je trouve du travail; malheureusement personne n’avait besoin de moi, je ne savais rien faire.

Le mère de mon fils s’effaçait de mon esprit et s’il n’était présent dans mon coeur, mon petit Johann, elle n’existerait plus ou très peu. J’ai eu d’autres amies depuis, plus belles, plus drôles, plus aimantes, plus amantes. Plus tout ça.

Sensuelles.

Sexuelles.

Après le naufrage du Face au vent, j’ai repris les travaux de rénovation sur la maison mais le coeur n’y était plus. Pour la première fois de ma vie, j’avais été en mer, au large.

J’ai vu des choses. Un autre monde Ressenti des émotions puissantes en accord avec mes espoirs.

Certes la fin du voyage fut catastrophique, mais j’avais vu et appris tellement.

Pendant les deux années qui ont suivi, je n’ai cessé de lui demandé, chaque, jour d’arrêter ces harcèlements, cette jalousie. Tous les jours je lui promettais de partir si elle continuait ainsi. Je suis resté pour mon fils que j’adorais.

Sept cents jours de suite j’ai répété la même chose.

-Arrêtes ou je pars.

Que voulait-elle vraiment?

Si on continue je vais la tuer. Elle me fait enrager jusqu’à ce que je craque.

J’ai la hantise de rentrer à la maison.

 

Puis n’en pouvant plus, je suis allé voir mon médecin qui était aussi un ami avec qui nous avions navigué en Bretagne l’été dernier.

Voyant ma détresse et le drame qui se préparait, il m’a gardé chez lui pour dîner, parler et finalement dormir.

Je vivais à ce moment là et sans m’en douter une seule seconde, un des plus décisifs moments de ma vie.

Un tournant, que dis-je une bretelle de sortie d’autoroute, plutôt.

Au petit déjeuner, tout en préparant le café, Gérard me crie du fond de la cuisine;

-Tu sais, j’ai un petit bateau dans le Morbihan?

-Ah bon, non je ne savais pas. Lui répondis-je avec un soupçon d’intérêt dans la voix.

Puis il revient au salon avec la cafetière fumante, et les tartines grillées.

-C’est quoi ton bateau? que je lui demande comme ça, sans arrière pensée.

-Oh, c’est juste un petit Muscadet répond-t-il humblement.

Puis chacun plonge le nez dans son bol, le silence.

C’est à ce moment là que ma vie de merde a explosé.

Il relève la tête et me regarde avec ses lunettes épaisses comme des culs de bouteille et la moustache pleine de café au lait;

-Si tu veux je te le prête, je fais rien avec d’ici le mois de juillet. Ça te changera les idées de naviguer un peu.

Depuis des années je n’avais entendu des paroles aussi réjouissantes, tellement chargées de gentillesse, d’amitiés.

Le bonheur c’était aussi la confiance qu’il me faisait en me prêtant son bateau pour plusieurs mois, malgré mon handicap. On était en mars.

Une seule chose me faisait hésiter, c’était mon petit Johann que j’allais devoir quitter pour quelques temps.

De toutes façons il faut que quelque chose change, sinon il y aura un drame et Johann en sera forcément victime aussi.

J’accepte sa proposition en sachant inconsciemment que ce départ pourrait être définitif. Peut-être. Pourquoi pas?

Sitôt dit, sitôt fait; nous allons jusqu’à son garage récupérer je matériel d’armement du bateau.

J’entasse tout ça dans ma vieille camionnette « Juva 4 » qui roule encore malgré le carter fendu qui perd son eau.

Je passe à la maison serrer mon fils dans mes bras. Je ne peux m’empêcher de pleurer, il est si beau et je l’aime tant.

A ma femme je dis simplement;- Voilà, ça fait longtemps que tu es prévenue: aujourd’hui je ne peux plus vivre comme ça, je pars.

-Et j’emmène le chien qui est malheureux avec toi aussi.

Depuis que Johann est né il est attaché dehors avec à peine deux mètres de chaîne. Il hurle à la mort toutes les nuits.

Elle n’a pas l’air de comprendre. Nous montons dans la voiture, et c’est parti.

Cap à l’ouest.

Au début j’ai un peu de mal à voir la route, les yeux embués de larmes.

Je pense à mon petit Johann.

Mais je roule vers mon destin, je le sens. L’adrénaline me fait vibrer et c’est finalement une folle envie de hurler ma joie qui m’envahi.

Je roule vers la Bretagne. Je roule vers Port-Navalo.

Et surtout je roule vers l’Océan.

Au bord de l’horizon.

Immense.

 

Saint Exupéry disait : S’aimer, ce n’est pas se regarder l’un l’autre, c’est regarder ensemble dans la même direction.

 

***************************

 

Quand le soleil commence à éclairer mon île, il fait déjà chaud.

Quelques bonds de poissons montrent que la vie suit son cours.

Certains chassent d’autres fuient les chasseurs.

Les oiseaux aussi sont de la partie.

C’est la vie.

J’enfile ma combinaison, masque, palmes et tuba et me laisse glisser dans  l’eau l’arbalète à la main.

Délicatement pour ne pas effrayer ou déranger les habitants des lieux.

Un coup d’oeil circulaire permet de voir ce qui se passe aux alentours.

L’eau est chaude et limpide; on voit à vingt mètres, peut-être plus.

Un barracuda curieux s’approche et me regarde méchamment. C’est son gros oeil bien rond et les dents acérées qui lui donnent cet air là, mais tant qu’on ne l’ennuie pas, aucun problème.

Je fais une apnée et me pose sur le fond de sable blanc fait de corail brisé.

Au pied d’un massif de madrépores aux couleurs vives et changeantes.

De temps en temps je gratte la crosse de l’arbalète, la tête baissée et les yeux mi-clos.

Curieuse, une magnifique carangue approche et passe devant moi.

Je tire. Le repas de midi est assuré.

Un requin longimanus à pointes blanches s’est approché intrigué lui par les ébats de la carangue.

Puis finalement s’en va dédaigneux.

Je ne dois pas être à son goût.

Tant mieux, je n’aime pas trop voir ces zigotos rôder autour de moi quand je chasse.

Ainsi va la vie. Doucement.

J’ai l’impression d’avoir voyagé dans le temps.

C’est endroit est tel qu’il était il y a des millions d’années.

Ici aucune trace de la bêtise humaine.

Sur la plage passent quelques chèvres sauvages, c’est tout.

Je suis dans l’eau une grande partie de la journée.

J’ai trouvé l’épave d’un vieux caboteur.

L’homme de barre a du s’endormir, il a percuté le récif.

Terminé.

Peut-être que des hommes sont morts noyés ou broyés en tentant de rejoindre la côte où la houle se brise violemment.

Sous la coque des centaines de langoustes me regardent, un peu méfiantes, antennes tendues.

J’en capture une et remonte vers la surface.

Une immense raie-manta au ventre blanc me barre la route. Quelques rémoras y sont collés.

Quelle beauté!

Je dois la contourner pour retrouver mon air.

 

 

&&&&&&&&&&&&&&&&&&&&&&&&&&&&&

 

 

 

Il n’y a pas beaucoup de bateaux en mars au mouillage dans l’anse de Port-Navalo et je situe facilement celui qui sera mon refuge pour quelques temps.

Je gonfle la petite annexe et met tout ce que j’ai à bord; c’est à dire pas grand chose.

Il fait froid et il tombe un vilain crachin bien breton, mais aujourd’hui rien ne peut m’atteindre.

Je suis dans une bulle étanche et tout est merveilleux.

Même le chien Tupa à l’air content de sa nouvelle niche.

Comme la journée a été chargée en émotions, un pain pâté et je m’installe rapidement dans mon duvet puis m’endors.

Bercé par les mouvements légers du bateau et le clapotis des vagues.

Envahi par un sentiment de paix, de liberté intense et de tristesse mêlées.

 

Lorsque je me réveille un frais soleil fait éclater les couleurs sur le golfe.

Tout bleu le ciel et blanches les veines de courant.

La mer est haute et je vais profiter du jusant pour sortir de là.

Nous irons à Port Haliguen distant d’une dizaine de milles pour faire quelques courses.

Tupa pourra se dégourdir les pattes et faire ses besoins qu’il répugne toujours de faire à bord.

 

On ne doit pas comprendre le monde, on doit seulement y trouver sa place.

(Albert Einstein)

 

Pendant les deux mois qui suivront je ferais le tour des îles. Houat, Hoëdic, Belle île, Groix, Les Glénan. Puis l’Odet tortueuse, avec ses vents fous, venant de partout, souvent de nulle part.

Puis Audierne.

Au mouillage dans l’anse de Sainte-Evette, près de la cale du canot de sauvetage. D’où part le courrier pour l’île de Sein.

Nous descendons à terre pour aller casser la croûte. Tupa en profite pour faire connaissance avec les autochtones à son niveau. Et disparaît.

Lorsque j’ai fini de manger dans un petit bistrot sympa au décor bien breton, je décide de retourner à bord. Le chien n’est pas là, je siffle, je l’appelle, mais rien. Tant pis je vais me coucher, il rentrera quand il voudra.

Je dors profondément lorsque j’entends gratter à la coque. Je n’ai pas tellement envie de sortir de mon duvet douillet, mais les grattements persistent. Donc ça m’agace, mais je vais voir.

Et là, que vois-je, mon Tupa en train de barboter et d’essayer de monter à bord. J’ai du mal à croire. Comment a-t-il retrouvé le bateau au mouillage et en pleine nuit? Çà restera un mystère jamais élucidé.

Je l’attrape par la peau du dos et le hisse à bord.

Content il s’ébroue et éternue.

Sympa. Je suis trempé et n’ai plus qu’à me changer.

 

Le père Jaouen disait: »-Démerdez vous pour être heureux, car les autres ont besoin de votre bonheur. »

 

La caisse de bord est presque vide, il va me falloir trouver un job rapidement si je veux manger. Quimper n’est pas très loin et je sais que mon père y a acheté une maison. Je vais lui téléphoner pour voir s’il pourrait me la prêter. N’étant pas d’un naturel généreux, j’ai toujours des réticences à lui demander quoi que ce soit.

Une cabine téléphonique sur le quai me tend les bras.

A ma grande surprise il accepte pratiquement sans hésiter.

La clef est sous un pot de fleur.

Après avoir sécurisé le bateau, Tupa et moi prenons le car sur le port à Audierne.

Direction Quimper en passant par Douarnenez.

J’ai bien envie de descendre là, mais soyons raisonnable je dois m’installer à terre et travailler. Douarnenez ce sera pour plus tard.

Nous arrivons au centre ville. La maison est à la sortie de Quimper sur la route des châteaux.

A pied c’est loin. Mais bon, Tupa et moi on en a vu d’autres.

Une heure plus tard je découvre la petite maison.

C’est un vieux penty tout simple avec un jardin potager en friche à cette saison.

Elle a un grenier mansardé qui sent le bois.

Je m’y sens bien. Je reconnais quelques objets qui viennent de l’appartement de mes parents avant qu’ils ne divorcent. Comme la table de cuisine en formica vert clair et les chaises assorties.

Un meuble de bureau sur lequel je faisais mes devoirs d’écolier.

Mon fauteuil.

Je pose mon sac à terre.

 

********************************************************

 

Çà fait bientôt un mois que je suis à Fernando de Noronha.

Les jours et les nuits se sont succédés doucement, tout en couleurs et vibrations.

Sous l’eau la plupart du temps.

Même les nuits de pleine lune où les sens sont exacerbés.

Le plancton auréole tout ce qui bouge d’un scintillement fluorescent.

La houle fait onduler les gorgones comme des éventails dispersant des paillettes de lumière.

Quelques poissons dérangés dans leur sommeil fuient, mais doucement.

Les bulles du détendeur sont des joyaux qui montent vers les étoiles.

La lumière est partout.

La vie est partout.

Inutile de se délacer.

Juste admirer.

Sentir.

 

Je commence à manqué de nourriture et doit songer à retourner vers la civilisation.

Je lève l’ancre et promet de revenir bientôt.

Cap vers Recife.

Le Brésil.

 

 

************************************************************************

 

 

 

 

Quand ta vie t’emmerde risque là. (Proverbe à l’usage de ceux qui en ont ras le bol)

 

Non pas que j’aie l’impression d’avoir pris un risque, mais le fait est que je me retrouve à Quimper tout seul, sans argent, sans famille, sans travail, sans métier et handicapé.

Quand je dis sans famille, c’est sans famille sur laquelle je puis compter, éventuellement..

J’étais moins inquiet lorsque j’ai pris la mer avec le « Face au vent »

Seul point positif, j’ai un toit pour m’abriter. Pour l’instant.

Si je jette un coup d’oeil dans le rétroviseur, il n’y a rien que je regrette, à part mon petit Johann bien sûr. Mais l’embarquer dans cette galère ne me parait pas raisonnable. Sans parler des emmerdements à suivre avec sa mère.

Donc pour l’instant, je dois survivre seul.

Je suis un peu inquiet quand même, mais comme j’en suis à ma troisième vie, gardons espoir.

 

Après m’être présenté dans toutes les boites d’intérim que j’ai vues à Quimper, je m’installe à la terrasse d’un café près de la cathédrale.

Il fait beau et les touristes ont le nez en l’air pour admirer les clochers.

J’ai commandé un café.

Une jeune fille blonde me demande si elle peut s’asseoir à ma table vu qu’il n’y a plus de places libres.

Je la trouve très jolie et l’invite à prendre une chaise. Petite voix, petite taille, les cheveux raides comme les miens.

Bien foutue. Des yeux clairs et expressifs, troublants.

Je me sens observé.

Dans le ciel de printemps de gros nuages blancs défilent à vive allure.

Je n’ose la regarder et bois mon café à petites gorgées.

Voilà qu’elle me parle:- Vous êtes en vacances?

Je bafouille:- Heu non.

-Vous habitez Quimper?

Là, je me fend d’une réponse intelligente:-Oui.

Je n’ai jamais dragué de toute ma vie et ne sait pas comment faire, mais apparemment elle le sait. Je n’ai connu qu’une femme dans ma vie et c’est elle qui m’a accroché.

Il est presque midi et comme elle est à l’école il faut qu’elle aille manger avant de retourner en cours.

Elle se lève puis se dirige vers le comptoir pour payer.

Puis elle revient:- ça vous dirait de manger un petit truc avec moi?

Là c’est sûr elle me drague!

N’ayant vraiment rien à perdre ni rien à faire de mieux, j’accepte.

C’est à quelques pas au premier étage d’un vieil immeuble à l’escalier sombre et grinçant.

 

Lorsque je redescends dans la rue une heure plus tard, je sais qu’elle s’appelle Louise et qu’elle est étudiante à l’école d’instituteur. Et aussi qu’elle est de Douarnenez.

C’est étonnant mais le soleil brille plus fort.

Nous n’avons pas eu le temps de finir notre conversation car elle devait retourner à l’école.

Je l’ai invité à l’apéritif demain soir vendredi. Elle viendra. Une douarneniste ne refuse jamais l’apéritif.

J’y peux rien elle est là dans ma tête. Je ne pense qu’à ce moment où elle viendra me voir, ou pas. Est-ce parce que je suis seul? Ou parce que je n’ai pas fait l’amour depuis longtemps?

Ou parce que cette fille m’intrigue? Ou pour tout ça?

Le hasard a mis une douarneniste sur ma route. Faut-il y voir un signe du destin?

 

 

********************************************************************

 

Il ne fait pas encore jour lorsque je tire un petit bord pour entrer à Recife.

C’est un port de commerce comme tous les ports de commerce.

Des docks, des grues, des cargos.

Tout est gris malgré le soleil qui se lève brutalement comme toujours près de l’équateur.

Je mouille devant le Iate Clube Do Recife où sont remisés à terre de gros yachts à moteur.

L’eau qui sort du fleuve est boueuse.

Une péniche de rhum Bacardi lutte contre le courant.

Près de moi au mouillage il y a un bateau français que j’ai déjà rencontré aux Canaries avec trois personnes à bord. Eddy, Loïc et Corinne.

Ils sont ingénieurs des mines tous les trois et se connaissent pour avoir travaillé ensemble dans les mines d’uranium à Arlit au Niger.

Ensemble nous allons au Iate Club boire quelques caïpirinhas.

Comme je n’ai pas bu d’alcool depuis longtemps, je suis rapidement bourré.

Les autres aussi.

 

Lorsqu’on sort de ce club luxueux, mieux gardé qu’une prison, on met directement les pieds dans la boue et dans la favela, bien sûr ça va ensemble.

Les briques à nu, les tôles rouillées.

Quelques vieilles planches qui ont été peintes, autrefois, ailleurs, dans d’autres couleurs.

Tout le monde pieds nus, rarement en tongs.

Les mômes jouent et rient, entièrement nus, dans les flaques d’eau. Sales. Heureux.

Les plus grands jouent au foot.

Et la musique est partout.

Au Brésil, foot, samba et misère font la vie de tous les jours.

Les cigarettes sont vendues à l’unité. On ne te rend pas la monnaie, mais des bonbons ou des allumettes.

Une orange épluchée?

Une noix de coco avec une paille?

Une galette de manioc?

Les petits métiers sont partout.

Chaque fille est prête à vendre sont corps pour quelques billets.

Pour nourrir ses enfants.

Tu prends un bus pour aller en ville, c’est vraiment pas cher. Mais il faudra recompter ta monnaie et revenir plusieurs fois au guichet réclamer. A chaque fois le contrôleur admettra avec le sourire qu’il s’est trompé. Et à la fin tu auras ta monnaie ou tu abandonneras.

C’est pas méchant, il a juste essayé d’améliorer son ordinaire.

En ville devant les banques les gardes ont le doigt sur la gâchette de leur fusil à pompe.

Là, faut pas rigoler. On tire sans sommation.

 

Avec mon bateau pour ces gens là je suis un riche, comme ces messieurs qui mettent leurs yachts à l’eau le samedi matin pour aller pêcher et faire la fête. Puis le font remettre à terre le dimanche soir.

Si je leur dis que je dois trouver du travail parce que je n’ai presque plus d’argent, ils ne vont pas comprendre.

Trois jours plus tard je reprends ma route vers le sud.

Salvador de Bahia.

C’est pareil, les pauvres me considèrent riche et les riches sont dans leur tour d’ivoire.

Heureusement je retrouve le bateau breton qui était à Recife.

Corinne passe quelques nuits avec moi, puis elle décide de rentrer à Versailles chez ses parents. Elle s’ennuie avec ses amis sur le bateau.

Moi aussi je m’ennuie un peu. Je ne parle pas portugais et ne peux communiquer avec les gens.

Ils me considèrent comme un touriste. (Ce que je suis en fait).

J’ai envie de reprendre la mer assez rapidement.

Dans mon projet initial je voulais aller jusqu’à Rio de Janeiro puis traverser l’atlantique sud pour rejoindre l’océan indien. Madagascar puis La Réunion.

Problème: je suis monté en tête de mat et j’ai découvert que l’étai avait plusieurs brins cassés un niveau du sertissage. Je risque de perdre mon mat si je continue ainsi. Il me faut le changer. Impossible de trouver ce genre de matériel ici au Brésil, donc le retour en Bretagne s’impose. C’est un coup dur qui va me ruiner et probablement changer ma route, mais il n’y a pas le choix. J’ai prévu un certain parcours, mais c’est le destin qui dirige.

Tout.

Corinne part et me laisse un sac de matériel photo. Je lui rendrai à Paris en arrivant.

Maintenant je suis à la recherche d’un billet d’avion pas trop cher. Le mieux que j’ai trouvé c’est un vol charter Santiago du Chili/ Madrid que je prendrai à Rio, puis un autre avion de Madrid à Paris, et enfin le train pour Quimper. Dure journée en perspective

Rio n’est pas à côté non plus.

 

***************************************************************************

 

 

Le vendredi soir arrive enfin dans mon penty. J’ai préparé l’apéro et aussi de quoi dîner au cas où.

Je tourne en rond comme un fauve en cage dans la petite cuisine-salle à manger-salon-chambre. Je passe un coup de balai, le troisième aujourd’hui.

Une coccinelle rouge se gare devant le penty: mon coeur accélère.

Je ne me suis pas senti comme ça depuis très longtemps. Quand j’attendais Chantal, au début.

En ce temps là elle était gentille avec moi. Sept années ont passé.

Le mois prochain Johann aura 3 ans.

Elle frappe à la vitre de la porte.

Je me jette sur la poignée et ouvre.

Son sourire et ses yeux bleus passent devant moi et posent un sac sur la table.

-J’ai pris un peu de vin et de la charcuterie au cas où qu’elle me dit (dans ma tête je souris). Du pain aussi.

Je suis heureux, elle n’a pas l’intention de partir aussitôt l’apéro avalé.

Je pose deux verres en pyrex sur la toile cirée vichy rouge de la table.

A ce moment là je ne le sais pas encore, mais il va se passer ce soir un évènement qui va complètement changer le cours de ma vie.

Après quelques petits verres et avoir discuté des banalités d’usage comme le beau temps et la pluie il va falloir passer aux choses sérieuses.

Lorsque je rencontre des gens, il y a toujours pour moi un moment difficile à passer, c’est d’avouer mon infirmité.

C’est encore pire avec une jeune et jolie fille.

L’alcool donne du courage alors je pose mon bras sur la table et explique sans trop entrer dans les détails comment je me retrouve avec une main en plastique depuis mes dix-sept ans et combien ça m’emmerde.

-Tu peux l’enlever? Qu’elle me dit de sa petite voix douce. Encore plus douce à ce moment là.

Etonné, je la regarde dans les yeux, on se regarde droit dans les yeux.

-Oui, pourquoi pas.

Je l’enlève.

Je me sens nu. D’habitude je ne l’ôte qu’en me mettant au lit. J’ai honte.

-Donnes ta main qu’elle me dit.

Là j’hésite puis lui tend ce qu’il me reste de la main gauche. Elle la prend délicatement avec ses deux mains puis me dit;

-Ta prothèse elle te sert à quoi?

Je n’ose lui dire qu’en réalité elle ne me sert à rien, sinon ressembler à quelqu’un de normal. De loin.

Comme je ne réponds pas, elle me dit après un moment où on entend voler les mouches.

Son regard bleu va de ma main à mes yeux, plusieurs fois;

-Jettes là.

C’est tombé comme un ordre.

Je reste la regarder dans les yeux.

Je n’avais jamais imaginé cette possibilité.

Puis je me lève, vais jusqu’à l’évier de la cuisine la main dans la main, j’ouvre la porte en dessous, puis met la prothèse à la poubelle.

Voilà. C’est fait.

Sept ans avec ce machin, ça suffit.

Puis nous avons fait l’amour, comme jamais je ne l’avais fait auparavant.

Plus sensuel que sexuel.

Il y avait peut-être de l’amour en plus.

 

***********************************************************************

 

 

 

 

La sonnerie « Attachez vos ceintures » vient de retentir dans l’avion.

Il y a deux heures que nous avons décollé de Salvador.

Par le hublot j’aperçois le Corcovado surmonté du « Christ Rédempteur » qui domine la baie de Rio du haut de ses sept cent dix mètres.

Comme il y a plusieurs heures d’attente avant l’embarquement dans le charter de la compagnie Lan Chile qui arrive de Santiago du Chili, je décide d’aller faire un tour dans la mégalopole brésilienne.

Après avoir déambulé quelques minutes au centre ville, je me demande ce que je fous là.

Trop de monde, trop de bruit. J’angoisse à moitié. Je suis plus rassuré au large, même dans la tempête.

Retour rapide à l’aéroport, en salle d’embarquement.

En faisant des allers et retours tout en regardant négligemment les vitrines exposant des produits de luxe,  je patiente.

Puis, alors que je cherche un endroit pour m’asseoir mon regard se pose sur des pieds portant des socques. Au Brésil on voit plus souvent des tongs, je cherche donc la tête de celui qui a ses pieds dans de tels souliers. L’homme lève son regard sur moi et s’exclame avec un accent de Douarnenez qui vous transporte direct chez Marie-Rose sur le port;

-Et vous êtes là vous?

C’est ainsi que je me suis retrouvé à dix mille mètres au dessus de l’atlantique à boire du vin rouge chilien avec un douarneniste qui s’appelle Patrick. Beaucoup de vin rouge.

Après une escale brève mais glaciale à Madrid l’avion se pose à Roissy.

J’appelle Corinne pour qu’elle récupère son matériel photo.

Jolie fille Corinne, très intelligente et vraiment gentille. Je sens que je ne lui suis pas indifférent.

Le soir, malgré la fatigue, elle tient à me faire Paris by night.

Elle me fait entrer dans les pubs les plus huppés de la capitale.

Les boîtes de nuit à la mode.

Je ne me sens pas tellement à l’aise.

En fait, ça ne m’intéresse pas, je la suis pour lui faire plaisir et à ses amis.

Pieds nus avec des fringues de pirate, bronzé, la cicatrice en travers de la joue, je ne passe pas inaperçu.

Nuit d’ivresse.

 

Lorsqu’elle me raccompagne à la gare Montparnasse le lendemain, Corinne m’embrasse amoureusement et me demande si j’accepterais de la prendre avec moi sur le bateau.

-Et bien pourquoi pas.

C’est bien aussi d’être à deux pour naviguer et partager des moments de bonheur.

-C’est d’accord, dès que j’ai récupéré mon étai, je t’appelle. Nous prendrons l’avion ensemble.

 

Il meurt lentement
Celui qui ne voyage pas,
Celui qui ne lit pas,
Celui qui n’écoute pas de musique,
Celui qui ne sait pas trouver grâce à ses yeux.

Il meurt lentement
Celui qui détruit son amour-propre,
Celui qui ne se laisse jamais aider.

Il meurt lentement
Celui qui devient esclave de l’habitude
Refaisant tous les jours les mêmes chemins,
Celui qui ne change jamais de repère,
Ne se risque jamais à changer la couleur
De ses vêtements
Ou qui ne parle jamais à un inconnu.

Il meurt lentement
Celui qui évite la passion
Et son tourbillon d’émotions
Celles qui redonnent la lumière dans les yeux
Et réparent les cœurs blessés.

Il meurt lentement
Celui qui ne change pas de cap
Lorsqu’il est malheureux
Au travail ou en amour,
Celui qui ne prend pas de risques
Pour réaliser ses rêves,
Celui qui, pas une seule fois dans sa vie,
N’a fui les conseils sensés.

Vis maintenant

Risque-toi aujourd’hui !

Agis tout de suite !

Ne te laisse pas mourir lentement !
Ne te prive pas d’être heureux !

 

MARTHA MEDEIROS (Poète Brésilienne)

 

Le mois d’octobre est là en Bretagne.

Du vent. De la pluie.

Voilà cinq mois que je suis parti.

J’ai l’impression que ça fait bien plus longtemps.

J’étais sur une autre planète.

Je me dépêche de résoudre mes problèmes matériels et vite retour dans mon rêve.

Sous le soleil du Brésil.

A Salvador de Bahia.

******************************************

 

A Quimper, comme ailleurs, personne ne voulait m’embaucher avec une main handicapée. Il me faudra trouver une autre solution que de compter sur les agences.

Je vais retourner à Carnac vendre des biscuits bretons aux touristes sur le parking des alignements.

J’ai fait ça l’année dernière et ça marchait à peu près bien.

Louise est avec moi et nous louons un petit studio à Auray.

Je vends un peu, je suis heureux.

Je pense souvent à mon fils qui était là avec moi l’année passée.

Comment va-t-il ? Quand pourrais-je le serrer à nouveau dans mes bras ?

Peut-être que j’aurais dû rester avec lui.

Non. Je la supportais plus, un jour je l’aurais tuée.

La mère morte, le père en prison ; c’est pas terrible pour un petit.

Je suis parti, je crois que j’ai bien fait.

Aujourd’hui je suis libre, personne ne me harcèle pour bosser, à part moi-même.

Pour l’instant je ne me prend pas la tête, il fait beau, c’est l’été, Louise est belle et adorable.

On aimerait bien partir en bateau, vers les tropiques.

Il nous faut un bateau.

Il y en a plein les ports de plaisance qui ne servent à rien.

Prenons en un, il ne manquera à personne.

Prenons en un très beau, très gros, un bateau de riche.

Les riches sont bien assurés.

Ce n’est pas un vol, juste un emprunt pour un temps indéterminé.

Et puis non, si c’est pour vivre dans l’angoisse, laisse tomber.

Je reviens sur mon projet lorsque j’étais avec Chantal; je peux en construire un.

Pourquoi pas?

 

L’idée fera son chemin.

 

A la rentrée, Louise a son premier poste d’institutrice à Brest.

Depuis trois mois nous ne nous sommes pratiquement pas quittés.

Je crois que je suis amoureux, elle est si gentille avec moi.

Elle ne me demande rien, juste de vivre avec elle.

Néanmoins je cherche un boulot, histoire de ne pas être comme un gigolo.

On a sa fierté tout de même.

Donc je fais les petites annonces du journal.

-« Cherche distributeur (trice) pour prospectus dans boîtes à lettres.

Se présenter à telle adresse demain à 9 heures.

Voilà un job qui va sûrement me plaire.

A  l’adresse il y a un immense garage avec un bureau au fond dans un aquarium.

C’est un géant barbu qui reçoit les candidats et les embauche ou pas: Monsieur Jacques C

Il faudrait avoir une jambe de bois pour ne pas faire l’affaire.

Donc je suis pris.

Quelques jours plus tard Jacques passe à l’appartement pour me livrer des journaux à distribuer. Dans le couloir une carte marine épinglée au mur comme décoration le fait réagir:

-Tu navigues? Qu’il me demande.

-De temps en temps.

Puis nous nous installons devant une tasse de café pour parler de nos aventures et nos projets.

Le courant passe.

Comme j’ai une voiture camionnette, ma vieille Juva4, il me propose d’être chef d’équipe, ce qui consiste à véhiculer les distributeurs avec leurs journaux ou prospectus dans les quartiers à couvrir. Après quelques mois de travail, Jacques m’annonce qu’il en a assez de travailler à Brest vu que sa fiancée Marlis est à Nantes et que c’est pas terrible d’être si loin d’elle toute la semaine. Donc si ça me plait je pourrai le remplacer comme chef d’agence à Brest et à Quimper.

-Si ça me plait? Bien sûr que ça me plait, j’aurais un salaire régulier et un travail plus intéressant.

Intéressant certes, mais loin de ce que j’aime vraiment, la mer.

Bien que je la voie du bas de la rue de Siam où nous habitons.

 

Et voilà comment un an plus tard Louise et moi décidons d’acheter les plans du « Rêve d’Antilles ». Un voilier en acier de douze mètres.

C’est à Douarnenez que nous le construirons bien sûr.

Elle ne se pose pas apparemment la question de savoir si ma main mutilée me permettra ou pas de le faire. Moi encore moins.

Il ne peut en être autrement.

Tout l’été pour étudier les plans et trouver un hangar à louer.

Après en avoir visité quelques uns, notre choix se fait pour un ancien magasin de marée sur le vieux port. A quelques mètres de la mer, avec vue imprenable sur la baie.

C’est de là que nous partirons.

 

Christian mon ami pâtissier est souvent là avec moi alors que je prépare le chantier.

On se connaît depuis nos dix-huit ans.

Il trouve toujours des solutions à tout, et pour pas cher.

Il est irremplaçable.

Bricolage et récupération.

Le 22 Septembre 1976 je reçois les quelques tôles et les barres d’acier qui feront la coque de mon rêve. Impressionnant comme c’est peu de choses.

La construction commence vraiment.

Plus question d’hésiter ou de renoncer.

Mais la route est longue entre ces trois tonnes de métal noir posées là sur le sol de béton glacé de mon hangar et les criques enchantées des tropiques.

A partir de ce moment là, je suis concentré sur mon ouvrage; plus question de faire la fête. Sauf pour les « Gras ».

Je suis sur le chantier de six heures le matin jusqu’à très tard le soir.

Dans le bruit infernal de la tronçonneuse, la chaleur du chalumeau découpeur, le métal en fusion, les éclairs aveuglants de la soudure à l’arc.

Beaucoup de visiteurs sont venus voir d’un peu partout.

J’aimais bien les visiteurs mais j’ai dû fermer la porte sinon ça n’avance pas.

Des visiteuses aussi, plus intéressées par le skipper que par la tôle.

Un peu de détente ne fait pas de mal.

J’aime ma Louise mais je suis incapable de refuser de la tendresse; j’ai une carence de ce côté là.

Durant l’été 77 j’ai été convoqué au tribunal d’Evry pour divorcer. Je me suis empressé d’y aller. J’ai été condamner à verser une pension alimentaire à Chantal. Je l’ai quittée non sans l’avoir avertie en laissant mon enfant, la maison que j’ai construite, les meubles et tout ce qu’il y a dedans. Je lui donne tout, elle n’aura pas de loyer à payer; ce sera la pension alimentaire. J’aurais droit de voir mon fils une fois toutes les deux semaines; C’est chouette je vie à six cents kilomètres de là. Je leur ai dit aux pingouins que ça ne se passera pas comme ça. Je ne travaille pas, à part que je construis le bateau avec l’argent de Louise et fait le docker la nuit trois fois par semaine. Je débarque les chalutiers sur le port de Douarnenez, et le peu que je gagne je vais lui envoyer. Ils rêvent les gugusses, je finis mon bateau et si on m’emmerde, Je me casse et on ne me reverra plus jamais. Je ferais ma vie et mon fils fera la sienne. On se retrouvera un jour.

Après le jugement Chantal m’a invité à prendre un café à la maison. Nous avons parlé de Johann et de l’avenir assez longtemps et sereinement. Puis nous avons fait l’amour comme rarement nous l’avions fait.

Durant un an je ne ferais que ça, construire, souder, couper, meuler et malgré quelques blessures bénignes, le 22 septembre de l’année suivante, le camion du « Gai Matelot » se présente à la porte du hangar en marche arrière pour embarquer le bébé et le transporter jusqu’à l’océan qui est là à quelques mètres.

Tous les vieux marins du quartier du port sont là. Certains passaient me voir tous les jours en promenant leur chien avant d’entrer dans le bistrot d’à côté, et m’encourageaient. D’autres restaient sceptiques. Certains affirmaient, très sûrs d’eux que:

– Jamais il n’ira à l’eau ce tas de ferraille.

Il y a aussi les copains et des centaines de curieux.

Louise et moi sommes très émus et très fiers.

Quelques larmes nous échappent quand le camion commence à rouler.

Le ciel qui était gris ce jour là devient tout bleu.

Le camion après avoir parcouru quelques dizaines de mètres dépose le bateau en bas de la cale ronde où la mer s’est retirée.

Maintenu debout pas ses béquilles, Annette (c’est son nom de baptême) attend la marée montante.

En attendant: Champagne.

Il coule tellement le champagne que je suis complètement saoul bien avant que le bateau ne flotte. Dans l’euphorie j’ai complètement oublié de mettre une amarre et le voilà parti tout seul à la dérive dans le port. C’est bon signe il a hâte de partir. Un spectateur qui était à côté avec sa vedette le ramène à quai.

Merci Henri.

Quelques jours plus tard nous installerons le mat que j’ai préparé et qui attend dans le hangar.

L’intérieur du bateau est vide, il faudra un an pour faire les aménagements.

Il n’y aura pas de moteur. Nous n’en avons pas les moyens. Et puis c’est un voilier, les voiles devraient suffire, et un grand aviron pour godiller lorsqu’il n’y a pas de vent du tout.

On peut aussi attendre que le vent revienne avec un bon bouquin.

Pas d’électricité, l’éclairage se fera à la lampe à pétrole.

Pas d’électronique. Juste un rudimentaire sondeur à éclat qui sera alimenté par une batterie de voiture récupérée à la ferraille.

Pour la navigation au large il y aura un sextant, en plastique, ceux en bronze ne sont pas à portée de notre bourse. Je ne sais pas encore faire le point avec les astres, mais j’apprendrai, il n’y a pas le choix.

 

 

 

 

 

 

 

 

*************************************

 

De retour sur le bateau à Salvador.

Après avoir changé l’étai, nous décidons de partir vers la Guyane.

La caisse du bord est vide cette fois et il me faut trouver de l’argent. J’allais dire travailler.

Mais pas question de retourner vers la « civilisation » sans un petit détour par Fernando de Noronha. Corinne est passé tout près avec ses collègues en descendant vers le sud mais ils n’ont pas voulu s’arrêter.

Je vais lui apprendre à plonger et lui faire admirer les merveilles de cet endroit hors du temps et des sentiers battus. Ce monde sous-marin si coloré si lumineux, les poissons par milliers, les coraux, les éponges, les gorgones  qui ondulent gracieusement au rythme de la houle.

Toujours les dauphins.

Pendant plusieurs semaines nous sommes immergés dans cette abondance d’émotions en couleurs.

Causant peu, les yeux pétillants et songeurs.

Plonger, manger et faire l’amour sous les étoiles, voilà notre vie à ce moment là.

C’est presque ça le bonheur? Ici et maintenant.

Les douleurs du passé s’estompent un peu et l’avenir est devant, pour plus tard. Là bas à l’ouest derrière l’horizon.

A terre il n’y a rien de vraiment beau, à part d’immenses plages de sables blancs, comme dans mes rêves, à l’hôpital. Quelques bandes de chèvres sauvages ressemblant à des vigognes vivent parmi la végétation rabougrie qui couvre les hauteurs de l’île principale.

 

Je suis réveillé par un violent rappel de la chaîne de mouillage. Je sors en vitesse et vois que le vent à complètement tourner et vient maintenant du large. La mer se creuse et le bateau tire brutalement sur sa chaîne qui est bloquée dans le corail.

Il faut partir d’ici.

J’attrape une bouteille d’air comprimé et descend le long de la chaîne pour la libérer. L’eau est très trouble maintenant et je ne vois pas à plus de cinquante centimètres. La chaîne a fait des tours autour d’un pâté de madrépores. Comme le bateau tire dessus, j’ai un mal de chien à la libérer, après un quart d’heures d’efforts et au risque de me faire coincer les quelques doigts qui me restent, la voilà claire.

Je remonte vite à bord et nous appareillons immédiatement, heureux de se sortir de ce piège, mais un peu tristes de quitter cet endroit que nous ne reverrons probablement jamais.

En route vers Cayenne en Guyane française.

 

Cinq jours que nous sommes en mer, tranquilles nous franchissons l’équateur.

La pêche est bonne et nous mangeons du poisson à tous les repas; thon ou daurade coryphène.

J’essaie de faire des droites d’étoiles tous les soirs ou le matin mais le ciel est très nuageux et c’est une partie de cache-cache à chaque fois; Nous sommes dans le « pot au noir ». Je finis par douter de ma position.

Certains jours je ne fais rien du tout tellement c’est couvert.

Ce matin surprise en se levant, l’eau n’est plus bleue mais verte.

Verte comme l’eau d’une rivière. Non, d’un fleuve!

Mais bien sûr, nous sommes au large de l’embouchure de l’Amazone, à plus de cent milles, mais l’eau douce arrive jusque là.

Je goûte. Il n’y a presque plus de sel.

Un jour plus tard c’est dans la boue que nous naviguons, les fonds remontent au sondeur; 80m.

On ne voit pas la côte qui est très basse et bordée de mangrove.

Nous passons tout près de trois îlots rocheux: Le Père, La Mère et L’Enfant Perdu.

Marrants comme noms. Pourquoi s’appellent-ils ainsi?

10 mètres; on aperçoit une bouée rouge qui doit marquer l’entrée du chenal de Cayenne.

Une légère brise de sud nous fait gîter. Je fais route sur la bouée. Nous ne sommes plus qu’à quelques mètres quand je m’aperçois qu’on n’avance plus. Nous nous sommes posés sur la vase. En douceur.

C’est maintenant la basse mer, il suffit d’attendre qu’elle remonte. Je vais dormir.

Deux ou trois heures plus tard je suis réveillé par le coup de corne d’un navire de la marine nationale; le Canopus. Un homme à la passerelle me fait signe de les suivre.

Levons l’ancre et au moteur nous nous mettons dans son sillage de boue.

Il faudra une heure pour arriver au port de Cayenne.

A part un appontement délabré en béton sur pilotis et quelques hangars paraissant abandonnés, il n’y a rien. Tout est désert. Quelques pêcheurs à la ligne bravent les heures les plus chaudes de la journée pour attraper des petits requins-marteaux. La chaleur humide colle à la peau et l’odeur d’humus de la forêt amazonienne toute proche emplit les narines.

L’enfer vert est là.

Nous traversons la zone portuaire pour aller en ville.

Un hangar fermé par une simple grille laisse entrevoir une montagne de peaux de crocodiles couverte de mouches vrombissantes. Futurs sacs à main ou chaussures de luxe. Pauvres bêtes assassinées pour si peu, pour le plaisir des riches, là-bas dans les villes.

Une horde de chiens errants et pouilleux nous suit et nous observe. Méfiance.

A la poste un lépreux fait la queue sans autre souci, avec les noirs, les blancs, les indiens, les asiatiques et les métis en tout genre.

La statue de Félix Eboué domine la Place des Palmistes.

Pour les cartes postales, pour ce qu’on veut montrer de beau à Cayenne.

Les maisons et certaines façades sont souvent recouvertes de tôles complètement rouillées et percées.

Les rues sont défoncées et l’eau de pluie stagne dans les ornières si profondes qu’il est préférable de les contourner.

Quand le soir arrive des cafards gros comme des mulots courent sur les trottoirs. Indifférents.

Cayenne, préfecture abandonnée au profit de sa voisine Kourou; aux petits soins de maman la France.

Kourou la ville du Centre Spatial Guyanais, fierté nationale. Visitée à chaque tir de la fusée Ariane par les clients venus du monde entier avec leur satellites à placer en orbite.

Autour de la terre.

Kourou la nouvelle bien sûr, le vieux Kourou lui n’est qu’un petit village en tôle et planches pourries digne d’une favelas brésilienne. Infesté de serpents et de moustiques.

Des tapouilles autrefois multicolores sont amarrées au ponton de bois vermoulu. Dans leurs hamacs les hommes fument et attendent. Quoi ? Nul ne sait.

D’ailleurs, est-ce qu’ils attendent quelque chose? Ils vivent, là sur le fleuve, ou dans la mangrove, entre Guyane et Brésil, sur leur tapouille avec femme et enfants.

Pour eux la frontière n’existe pas, ils ont toujours été là.

Quand la mer est basse, sur la vase, des milliers de crabes violonistes cherchent leur pitance.

Comiques.

De la forêt toute proche nous parviennent les cris stridents des oiseaux et les hurlements des singes.

Vers le large on aperçoit les Îles du salut et plus loin encore l’eau bleue de l’Atlantique.

Maintenant il pleut et ce sont des trombes d’eau qui s’abattent sur les tôles chauffées à blanc du village et l’odeur de la terre est encore plus forte.

Des volutes bleutées montent des toitures et de la canopée.

C’est la saison des pluies.

Même à l’abri la chemise est mouillée.

 

******************************

 

 

Après la mise à l’eau du bateau, ma vie a changé.

Je retourne juste dans le hangar pour en réparer la porte que j’ai du agrandir pour sortir le bateau.

Puis récupérer mes outils et rendre les clés au propriétaire.

Maintenant toutes les tôles que j’ai découpées, assemblées et soudées sont devenues légères et bougent déjà avec la mer. Fini ce tas de ferrailles froides et pesantes, fini ce hangar glacé et sombre. Place à la lumière.

Place à la vie. Je vais plus souvent sur le port boire un coup ou plutôt des coups.

Je suis très connu maintenant des marins pêcheurs comme des plaisanciers.

On me paie volontiers une bière par ci  une bière par là, si bien que je suis bourré presque tous les soirs. Pour pas un rond.

Je m’aperçois avec étonnement que j’attire beaucoup les filles. Jeunes et jolies.

Jamais je ne m’étais senti autant désiré.

C’est l’époque « peace and love », sexualité libérée.

Alors….

Malgré tout il reste encore beaucoup de travail pour pouvoir naviguer.

Fin février nous faisons notre première sortie au large pour nous rendre à Plymouth dans le but de compléter l’accastillage du bateau à moindre coût, aidés par quelques copains du centre nautique de Tréboul. Malgré le mauvais temps nous arrivons à bon port sans trop de casse. Ce fut un bon galop d’essai.

Après avoir acheté notre matériel nous sommes prêts à rentrer en Bretagne lorsque le mauvais temps reprend et nous contraint de patienter quelques jours à l’abri. Nous en profiterons pour installer une partie du matériel comme les winches, les drisses et les écoutes..

Lorsque nous prenons la mer le 16 mars dans une mer encore formée, un drame se joue de l’autre côté de la Manche, en plein sur notre route au nord de Portsall: le pétrolier libérien Amoco Cadix vient de s’échouer sur les roches provoquant la plus grande marée noire au monde. 230000 tonnes de pétrole brut se répandent sur les côtes bretonnes. Nous n’en savions rien jusqu’à ce que nous croisions en pleine nuit une nappe de pétrole à la dérive. Nous ne l’avons pas vu mais seulement senti, l’odeur du brut est épouvantable. Hervé qui est à la barre vient de prendre un paquet de mer et de pétrole mêlés.

Quand le jour se lève, alors que nous entrons en baie de Douarnenez, nous découvrons que le bas de la voile d’avant toute neuve est tachée jusqu’à un mètre de haut, et le pont englué de pétrole. A ce moment nous ne connaissions pas l’ampleur de la catastrophe, et c’est seulement en franchissant le barrage antipollution du port de Tréboul que nous prenons conscience qu’il vient de se passer quelque chose de très grave là-bas du côté de Portsall.

Je me souviens de l’Olympic Bravery qui s’est échoué il y a deux ans sur l’île d’Ouessant avec seulement mille deux cents tonnes de fioul lourd destinées à sa propulsion. J’y étais. Je me souviens des roches et de la mer recouvertes de cette patte noire et visqueuse, et des oiseaux marins agonisants, les ailes et les pattes engluées. Là, ça va être bien plus terrible, il d’agit de 230.000 tonnes.

Et terrible ce le fut. Des milliers d’oiseaux morts, quatre cents kilomètres de côte rocheuse souillés, des poissons morts aussi. Mais heureusement les hommes, la mer et le temps auront raison de tout ça. Quelle en fut la cause? Encore une fois, principalement l’argent.

 

Une autre catastrophe arrive, personnelle celle-là.

Alors que je travaille sur le bateau à quai à Port-Rhu, des flics m’interpellent et m’amènent au commissariat de police manu militari. Je cherche désespérément dans ma tête ce qui peut bien me valoir ce traitement de criminel. J’ai bien fumé quelques pétards de temps en temps mais quand même! Me voilà dans le bureau du commissaire qui pousse devant mon nez une feuille de papier où est inscrit en gros caractères »Contrainte par corps ». Le monde s’écroule autour de moi, je fais un mauvais trip, un cauchemar, j’ai lu Kafka récemment ça doit être çà, je suis en plein cauchemar. En plus petit je lis « pour non versement de pension alimentaire ». La salope (Excuses-moi mais ça m’a échappé), la traîtresse, elle me plante son couteau dans le dos. Je demande au commissaire:

-Qu’est-ce que ça signifie?

-Il faut payer ou c’est la prison, qu’il me dit en me regardant fixement de ses gros yeux globuleux.

– Mais ce n’est pas possible, elle m’a promis, on était d’accord. Je lui ai laissé la maison que j’ai construite avec une prothèse en guise de main gauche, j’ai travaillé durement pour acheter les matériaux et les meubles, je me suis endetté. Elle n’a pas de loyer à payer maintenant, ça vaut une pension alimentaire non?

-Je comprends qu’il me répond d’un air faussement compatissant. Mais voilà elle a porté plainte et si elle ne retire pas sa plainte, vous payez ou c’est la prison.

Je suis littéralement assommé. Quand je pense qu’elle m’avait promis de s’arranger comme ça, après avoir fait l’amour, sincèrement je suis dégoûté. Qu’espère-t-elle? Qui la guide? La jalousie, la haine?

Que croit elle? Que je vais abandonner Louise, mes projets, mon bateau pour elle!

C’est trop tard, elle a eu le temps pour réfléchir (presque trois ans).Maintenant j’ai une vraie vie, avec des gens qui m’aiment, qui me respectent. Le bateau est fait comme elle en avait rêvé avec moi.

L’horizon est là qui me tend les bras. Rien ne m’empêchera d’aller voir plus loin à part la mort.

-Je n’ai pas de quoi payer.

-Il n’y a qu’une solution, qu’il me dit, il faut qu’elle vienne retirer sa plainte. Voyez avec elle, je vous laisse quarante-huit heures pour régler ça.

Quand je sors du poste de police, j’ai du mal à marcher. Je ne sais plus où je suis. Je traverse la rue sans regarder et me dirige vers le pont. J’ai envie de me jeter dans le vide pour sortir de ce cauchemar où je me suis égaré. Je vois mon bateau en bas, à quai dans la rivière, son pont orange avec des bandes d’antidérapant marron est comme une flèche indiquant la bonne route. Je le trouve magnifique. Mon travail de toute une année.

Avec une main ce ne fut pas facile. Je mesure un mètre quatre-vingt et pèse aujourd’hui soixante deux kilos. J’ai tout donné pour en arriver là, plutôt mourir que de perdre mon bateau et ma liberté.

Finalement je rentre à la maison à Ploaré, Louise n’est pas là, elle travaille toujours à Brest. Dommage elle m’aurait remonté le moral: je suis effondré.

Je me décide à téléphoner à Chantal. Après bien des palabres, elle accepte de venir me voir ici à Douarnenez, le berceau de nos premiers amours.

J’admets que la vie n’est pas facile pour elle, mais je l’avais prévenue longtemps à l’avance qu’elle devait changer son attitude envers moi; elle ne m’a pas cru, elle ne l’a pas fait maintenant c’est trop tard. Mes parents séparés eux aussi l’aident financièrement chacun de leur côté, et s’occupent de Johann quand elle en a besoin.

Finalement elle retire sa plainte et s’en va en me laissant Johann pour un certain temps.

Je suis tellement heureux de retrouver mon bébé qui a bien grandi, il a six ans maintenant.

J’ai une amie qui est directrice d’école à Pouldergat, elle le prendra dans sa classe en attendant les vacances scolaires. Cet été nous irons en mer, dans les îles.

Puis je lui ferais découvrir mon pays, le pays de nos ancêtres.

Puis après on verra, je ne sais pas combien de temps il sera là, avec moi.

Maintenant, je pourrais le garder; j’ai un toit et les moyens de lui donner une vie passionnante.

Je ne rêve pas. Elle ne me le laissera jamais. Ce ne sera pas possible de le voir un week-end sur deux, comme font les moutons divorcés.

Quand?

Ce qui est grave, c’est que je n’ai plus confiance en elle après la traîtrise qu’elle vient de me faire. Le jour où je partirai, je ferai en sorte qu’elle ne sache plus où je suis.

Mais je laisserai mon fils derrière moi.

Elle est revenue le prendre quelques mois plus tard.

Puis elle est partie avec mon petit me laissant une épée de Damoclès au-dessus de la tête.

 

Le bateau est prêt pour la saison. Un des responsables du Groupe Finistérien de Croisière qui passait par là me propose de travailler avec le bateau dans leur association, ainsi je pourrais me payer le matériel manquant avant le grand départ. C’est une aubaine à ne pas manquer, de plus Jean-Claude le trésorier me donne un sérieux coup de main pour finir la préparation.

L’été passe, de croisières en croisières, avec des stagiaires. J’en profite pour découvrir de nouveaux horizons comme les îles anglo-normandes, les îles Scilly et la Cornouaille anglaise et la côte nord de la Bretagne. Nous sommes à Saint-Malo pour le départ de la première Route du Rhum, juste pour faire la fête. Départ que nous ne verrons pas car il y a énormément de bateaux pour assister à l’évènement et comme nous n’avons pas de moteur, les risques de collision sont élevés.

Comme l’hiver approche je prévois de faire un nouveau galop d’essai plus loin vers le sud avec comme objectif Madère et les îles Canaries. Quelques copains de bistrot se portent candidats pour l’aventure moyennant une participation aux frais. Ce ne fut pas facile de trouver quatre personnes qui se décident vraiment à partir au mois de décembre affronter le Golfe de Gascogne. Devant un verre de bière il y a toujours des valeureux prêts à tout; lorsqu’il faut mettre son sac à bord, il y en a déjà beaucoup moins.

Après avoir réussi à réunir l’équipage -Olivier, Patrick, Gilbert et Gilles- pour un briefing de sécurité, je décide de partir de Douarnenez histoire de couper les liens. La météo n’est pas franchement favorable et un coup de suroît nous cueille à la sortie de la baie. Les estomacs pas encore vidés du trop plein de houblon s’épanchent par dessus la lisse en appelant Raoul. Escale à Brest indispensable pour attendre un jour meilleur.

Dans un bar du port de commerce nous jouons au tarot en attendant une évolution de la météo. C’est là que je rencontre Jo. Géant moustachu aux yeux bleus comme l’océan au soleil.

Après avoir visité le bateau il me dit:

-J’irais bien avec vous.

Jo a déjà beaucoup navigué et je sens qu’il pourra m’apprendre beaucoup de choses. Peut-être la navigation astronomique qu’il maîtrise parfaitement. Evidemment j’accepte.

-Reste juste un détail, j’ai une femme et un enfant de deux ans.

-Pas de problème que je lui réponds, embarquez tous les trois. Le bateau est grand et il y a huit couchettes.

Le lendemain Peggy et le petit Swan sont à bord. Jo et moi allons à la station météo du port pour voir l’évolution du ciel.

La dépression qui vient de nous secouer se dirige vers l’intérieur du pays et est suivie de près par un anticyclone qui va généré un flux assez puissant de nordet sur le proche atlantique.

Pas le grand beau temps bien sûr, mais des vents portants. Il ne nous en faut pas plus.

En décembre, inutile de rêver mieux, Le beau temps est au sud.

Le lendemain matin l’équipage de l’Annette presque à jeun, envoie la grand-voile et largue les amarres du bassin n°1du port de commerce. Le jour se lève dans des nuances de gris qui nous transportent dans un film de Marcel Carné d’avant guerre. Dans un autre port.

Un petit vent piquant nous fait passer le goulet à bomme allure.

Devant Camaret Jo qui n’est pas du genre à rester traîner propose d’envoyer le spi.

Il a raison, en cette saison il est préférable de filer vers le sud le plus vite possible.

Les conditions sont bonnes, allons-y.

En sortant du Raz de Sein le vent qui a encore fraîchi nous oblige à affaler cette belle voile aux couleurs vives avant qu’elle n’explose.

Malgré la voilure réduite, nous accélérons encore.

Bien avant la fin du jour la côte bretonne a disparu et c’est le grand large qui s’ouvre devant nous. La prochaine terre que nous verrons sera espagnole.

La nuit est très noire. Seules les lumières des navires marchands sont visibles de temps en temps, assez loin dans l’ouest.

Au milieu de la nuit, le vent est encore monté d’un cran nous obligeant à réduire encore; foc n°2 tangonné et grand-voile à trois ris.

Çà glisse, ça surfe. Tout vibre. Les tôles des fonds vibrent. La vague d’étrave est au niveau du mât. Nous naviguons dans un nuage de vapeur d’eau. La mer se creuse et nous pousse à accomplir des glissades de plus en plus longues.

Il faut être deux à la barre pour tenir ce rythme endiablé. Nous fuyons devant le mauvais temps.

A l’aube du troisième jour c’est un soleil radieux qui se lève et nous réchauffe les os. Il n’y a quasiment plus de vent, j’enlève mon ciré pour la première fois depuis Brest.

Je suis fier de mon bateau. Nous n’avons rien cassé et pourtant les heures que nous venons de passer étaient particulièrement brutales, à la limite de la tempête.

L’expérience de Jo nous a bien aidés, et j’ai beaucoup appris.

Terre.

Les îles Sisargas qui portent un phare apparaissent dans la houle.

Quelques oiseaux marins viennent nous rendre visite en poussant des cris familiers.

Pour fêter notre traversée express du golfe de Gascogne, nous décidons de faire escale dans le petit port de Corme pour boire un coup.

Ou deux.

 

*******************************

Place des palmistes.

Corinne m’annonce qu’elle est enceinte.

Elle m’annonce aussi sans autre forme de procès qu’elle va aller ce jour même à l’hôpital de Cayenne pour avorter.

Bon. Elle ne me demande pas mon avis; je suppose que pour elle le choix est fait et qu’elle n’entend pas en discuter. Rien à dire.

Simone Veil s’est battue pour que les femmes soient libres de disposer de leur corps.

Je pense à mon petit Johann tout là-haut dans le froid de l’hiver.

Depuis mon départ de Douarnenez j’ai croisé des bateaux avec de jeunes enfants à bord, il avait l’air franchement heureux.

A l’hôpital les fenêtres à jalousies laissent passer un peu d’air chaud dans la chambre où Corinne attend pour son opération. Les trois autres lits de la chambre sont occupés par des guyanaises qui discutent à voix haute avec leurs visiteurs. Comme il est presque midi, la famille a apporté le repas et tout le monde déjeune là. Un plat local qui sent bon les épices. Le bruit est épouvantable.

Lâchement je m’éclipse en laissant Corinne à ses misères.

Pour retourner au port, je passe par la Crique. C’est un quartier de pêcheurs traversé par un canal étroit et peu profond où viennent s’amarrer les pirogues. Il y a des échoppes tout le long, et les pêcheurs y vendent leurs poissons et les chasseurs leur gibier. Je ne reconnais quasiment aucun des poissons ou des animaux qui sont en vente ici. A part les caïmans, les singes et les tatous. Sous les mouches il y a des paniers qui contiennent des bras et des jambes de petits singes. On croirait qu’ils ont découpé des bébés.

J’achète un petit crocodile puis vais boire un punch au bar de la place des Palmistes.

La place des Palmistes c’est un peu la grande place du village. On y a planté en lignes des palmiers qui montent tout droits et très haut vers le ciel.

Sous la véranda je pense à Corinne en sirotant d’autres punchs. J’ai de la peine pour elle et me sens impuissant. Ce n’est pas la première fois qu’une copine se sépare de mes graines et bien que ce soit son choix; ça me tracasse vraiment. Non pas que j’ai envie d’un autre enfant maintenant, mais …..Bon….C’est comme ça. Lorsque Chantal m’annonça qu’elle était enceinte, pas une seconde cette idée ne m’effleura. Bien que ce n’était pas à un moment choisi.

Dans son livre « Le Bar des Palmistes » Denis Tillinac écrivait:- On trouve dans chaque ville tropicale un bar vers lequel chacun converge à l’heure dite, par une pente spontanée, pour y regarder passer le temps et vérifier l’état de son âme exilée. A Cayenne, c’est le Bar des Palmistes sur la place du même nom.

C’est à peu près ce que je fais.

Un couple de blancs cherche vainement une place puis finalement s’assoit à ma table.

-On peut?

-Je vous en prie, au contraire, et je suis seul aujourd’hui.

Je ne leur dis pas pourquoi je suis seul. J’ai à moitié honte de leur dire que ma copine est à l’hôpital parce que je l’ai aimée, qu’elle est enceinte et qu’on va se débarrasser de ce foetus qui risque de perturber notre vie. Je ne parlerais pas de ça.

J’en suis à mon troisième punch et la tête me tourne un peu.

Je me demande si ce sont des touristes. Il n’y en a pas beaucoup en Guyane. Elle est blonde et porte un tee-shirt moulant qui montre bien ses formes généreuses, lui est blond aussi et bien que petit, assez baraqué. Tous les deux ont les yeux bleus et leur façon de regarder autour d’eux laisse à penser qu’ils ont vu d’autres. Non, ils sont trop bronzés pour des touristes.

Ils m’offrent un verre; au point où j’en suis je ne refuse pas. Le seul qui va faire la gueule c’est le crocodile qui est dans mon sac. J’hésite un instant entre le ramener à bord ou continuer à boire des punchs. A bord il fait trop chaud, il n’y aura que moi et mon saurien mort; je reste.

-Vous êtes en vacances qu’il me dit.

-En vacances? Je ne sais pas ce que c’est les vacances, une fois j’ai essayé et je me suis bien fait chier. Promis, je ne recommencerais plus.

-Non, pas vraiment, je voyage avec ma copine en bateau.

Puis ils me racontent qu’eux aussi étaient en bateau lorsqu’ils ont fait naufrage sur un récif de corail près de l’île Rodrigues dans l’Océan Indien. Suite à une erreur de navigation.

Ils ont tout perdu. Maintenant ils sont en Guyane pour voir ce qu’ils pourraient faire.

Bref il cherche à gagner de l’argent pour continuer à vivre. Un peu comme moi, en fait.

Comme ils sont là depuis un mois déjà, ils connaissent mieux la région que moi et me parlent un peu de tout ce qui fait la Guyane; la forêt, les fleuves, l’or, les îles du Salut, la fusée Ariane, le bagne, la légion, les moustiques.

On continue à boire des punchs tout en observant les gens qui passent pur le trottoir.

Toutes les races de la planète semblent d’être donné rendez-vous ici. Il y a en majorité des noirs descendants des esclaves arrivés d’Afrique du XVIIéme au XIXéme siècle, des blancs bien sûr, des asiatiques, et des amérindiens. Et des métis de toutes ces races mélangées. Evidemment tout le monde se déteste ou se méprise, sauf peut-être les Hmongs et les vietnamiens qui en profitent pour commercer avec le sourire.

Il est temps de manger, je propose d’aller casser une croûte du côté du marché ou j’ai repéré quelques petits restos typiques. On choisit le « Tatou » qui propose bien évidemment du tatou en colombo. La sauce était bonne mais il manquait un ou deux jours de cuisson pour le tatou. Impossible d’y faire entrer une dent. Dommage, mais je ne saurais pas quel goût a le tatou.

 

 

******************************************

 

 

Dans les bars de Corme on a bu plusieurs verres d’un vin rouge pas terrible et assez épais si bien qu’au petit matin on a tous un sacré mal de crâne. L’air du large nous fera du bien; envoyez la grand-voile. Sorti de la baie nous mettons cap au sud-ouest pour aller virer le Cap Finisterre.

Le lendemain matin le ciel est devenu gris et le baromètre a chuté assez rapidement ce qui ne présage rien de bon. Les abris ne sont pas faciles d’accès le long de la côte portugaise aussi nous décidons de nous mettre à l’abri quelques jours à Peniche et laisser passer le mauvais temps.

La houle est déjà forte et c’est au surf sur une vague grise et épaisse que nous passons les digues de l’avant port.

Comme je n’ai pas de moteur, je mouille au beau milieu du port en attendant d’en connaître les usages. Au bout de quelques minutes un pêcheur dans une barque en bois viens nous accoster, son petit-fils l’accompagne. Il parle français et nous explique que nous ne sommes pas bien ici, que la tempête arrive et que nous devons nous amarrer à la digue; c’est plus sûr. Sur ce il se dirige vers l’étrave, croche dans la chaîne et remonte notre ancre dans son canot. Puis nous remorque à l’aviron vers la jetée où nous nous amarrons. Sur ses conseils nous mettons tout ce que nous avons comme aussières car ça va souffler. Fort.

Quelques minutes plus tard le voilà qui revient avec un sac poubelle contenant quelques kilos de sardines fraîchement débarquées il le pose sur le pont puis s’en va.

Les derniers sardiniers encore en mer rentrent aussi se mettrent à l’abri.

Demain c’est Noël mais aujourd’hui les marins sont occupés à mettre leur bateau en sécurité dans le port. On sent que l’ambiance n’est pas encore à la fête.

Le douanier de service vient à bord nous faire remplir des formulaires et contrôler nos marchandises comme si Annette était un porte container.

S’en suit une scène irréaliste:

-Rien à déclarer?

-Non. Je réponds sans hésiter.

-Avez-vous de la drogue?

-Non, aucune drogue à bord.

-Vous en voulez?

Alors là j’avoue que je ne sais pas quoi répondre et pressentant une sorte de piège je lui dit que non. Que personne ne fume sur ce bateau.

Puis il s’assoit à la table du carré, pose sa casquette à galons dorés et sort de la poche de son uniforme de douanier un sachet plastique contenant de l’herbe.

Puis roule un pétard et l’allume. Il le tend à celui qui est assis près de lui puis entreprend d’en rouler un autre.

C’est ainsi que s’est terminée cette première journée au Portugal.

Je ne me souviens pas quand il est parti, ni comment, mais c’est sûr que le douanier n’était pas très frais. Les précieux documents de l’immigration sont restés sur la table passablement tâchés par le vin rouge espagnol bu en épongeant le tout avec les sardines grillées.

Le lendemain sur le quai nous retrouvons notre pêcheur de sardines qui nous invite chez lui pour boire un café et nous présenter sa famille. Ils vivent à cinq dans une petite maison de vingt-cinq mètres carrés; lui sa femme et ses trois enfants. Il y a tout dans la même pièce; le salon qui fait chambre aussi, la cuisine et les chiottes. Heureusement l’équipage n’est pas au complet sinon c’était serré.

On boit un café pas terrible et on se quitte. Sur le pas de la porte le brave homme nous rappelle pour nous inviter à passer le réveillon de Noël avec eux.

C’est gentil mais franchement j’imagine pas.

– On verra si le temps n’est pas trop mauvais. Je lui réponds ça en espérant qu’il y ait une grosse tempête.

Et la tempête est arrivée.

Nous n’avons pas débarqué et avons passé la nuit de Noël à surveiller l’usure des aussières.

J’étais content d’avoir eu cette bonne excuse pour ne pas aller réveillonner chez ce brave homme; à huit de plus dans sa petite maison, j’avais du mal à imaginer.

 

**********************************************************

 

J’ai retrouvé Corinne en fin d’après-midi à l’heure où les grenouilles commencent leur concert coassant nocturne. Elle est très fatiguée et éprouvée bien sûr.

Ses parents arrivent demain.

Le père est entrepreneur dans le bâtiment. Très grosse entreprise avec plusieurs centaines d’ouvriers. Allure de maçon en vacances mais avec le coffre de Monte Cristo sous le bras pour aller au restaurant. La mère est sympa, effacée.

Pendant leur séjour prévu pour durer une semaine nous vivrons au Grand Hôtel Montabo de Cayenne. Grand luxe. Climatisation. Piscine. Voiture.

Un peu c’est sympa, mais je n’ai pas fait ce voyage pour en arriver là.

Tous les repas sont pris dans las meilleurs restaurants de Cayenne et des environs avec des membres de la franc-maçonnerie guyanaise dont fait partie le père de Corinne.

Je ne comprends pas grand chose de leurs discussions, de plus je m’en fout, ça ne m’intéresse pas, je m’emmerde. Corinne aussi s’emmerde et finalement on a hâte qu’ils repartent pour vivre notre vie.

Seul moment intéressant, grâce à leur voiture nous sommes allé visiter le village hmongs de Cacao. Ces pauvres gens ont dû fuir leur pays sur des boat people pour ne pas être exterminés par les khmers rouges de Polpot. Ancien alliés de la France pendant la guerre contre les communistes elle les a accueillis et leur a donné des terres en forêt où ils se sont établis, comme chez eux. Ils y ont retrouvé la même forêt et le même climat qu’au Laos et au Viêt-Nam.

Dès que les parents ont repris leur avion en première classe pour Paris, nous sommes sur Annette et levons l’ancre vers les Îles du salut au climat plus agréable que le continent.

Végétation luxuriante, cocotiers omniprésents et les ruines du bagne émergeants de la verdure un peu partout au bord du chemin empierré qui serpente jusqu’à l’auberge au sommet de l’île Royale. Des agoutis, sorte de gros rats qui vous regardent assis comme les écureuils, fuient devant nous au détour de chaque bosquet de bougainvilliers ou d’hibiscus.

L’auberge est en réalité l’ancien bâtiment de logement des gardiens à l’époque du bagne. Au rez-de-chaussée une immense salle de restaurant autrefois réfectoire, une cuisine et des bureaux. A l’étage une véranda fait le tour du bâtiment et des dizaines de portes donnant sur les cellules des gardes. La seule différence apparente avec celles des prisonniers, c’est qu’ils en avaient la clé et un ventilateur mollasson au-dessus de leur lit. Je sais qu’il est mollasson parce que j’ai passé une nuit là dedans, bouffé par les moustiques, pour faire plaisir à la serveuse du bar. Une jolie petite brune bien roulée comme je les aime.

Transpirations.

Le lendemain nous sommes allé nous rafraîchir et nous étreindre dans la piscine des bagnards sur la côte nord, la plus sauvage de l’île. Rien à voir avec une piscine à carrelage, juste quelques rochers disposés de façon à permettre aux prisonniers de faire trempette de temps en temps à marée haute à l’abri des requins qui rôdent toujours dans les parages des îles. Les squales étaient attirés par les cadavres des bagnards morts d’épuisement ou de maladies puis jetés à la mer quasi quotidiennement.

La mer étant très haute, une vague déferlante nous a embarqué enlacés et fracassés sur les roches. Mon dos d’abord; ça calme.

Punition?

J’ai encore mal aujourd’hui et je repense toujours à ce moment de tendresse qui n’aurait pas dû être à cet endroit là. Peut-être.

Maudit endroit. Les âmes des bagnards doivent se marrer.

Et Corinne me direz vous? Je ne suis pas amoureux de Corinne, je l’aime bien, c’est ma compagne de voyage. Elle est jolie, très intelligente, agréable à vivre, toujours souriante ou presque et elle aime bien boire des coups aussi. Mais je ne lui ai pas promis fidélité ou quoi que ce soit d’engageant.

A Douarnenez j’avais plein de copines aussi, juste comme ça pour l’amour de passage et la tendresse; même si certaines ont cru voir en moi un compagnon pour la vie, elles se sont trompées, mais moi je ne les ai pas trompées. J’aime ma liberté d’aimer et suis incapable de résister à un beau sourire, des yeux pétillants comme ceux de Louise ou de Rose, des belles lèvres ou une poitrine bien faite. Je me laisse faire, c’est tout. Peut-être que ça me rassurait de plaire malgré ma main difforme.

Au bar de l’auberge nous apprenons qu’il y a au vent de Saint Joseph des mérous énormes. Philippe le patron nous montre comment faire une ligne pour les pécher; Un hameçon genre croc de boucherie monté sur de la chaîne, puis une ligne solide en drisse de diamètre dix devrait aller. Un cubitainer de vin (vide) pour faire un flotteur.

C’est tout. Et comme appât, si possible, un poisson vivant.

 

******************

 

L’alizé portugais s »est installé après la tempête, nous en profitons pour reprendre notre route vers le sud. Arrivé au large du Maroc le vent est complètement tombé, mais la mer reste agitée. Il reste juste une petite brise de nord qui gonfle à peine les voiles entièrement déployées. Soleil, ciel bleu pâle. Tranquille.

Soudain un bruit qui m’est inconnu en mer me fait dresser l’oreille. Un bruit d’eau certes, mais plutôt comme une petite cascade. Etrange. En regardant dans la direction d’où provient de bruit , je vois au sommet de la  houle comme un bouillonnement et des tourbillons de vapeur d’eau sur quelques mètres carrés. Bizarre, comme c’est bizarre. Ce phénomène se déplace lentement, mais il vient vers nous. Hop pala! Méfiance, j’appelle Olivier pour qu’il vienne avec moi fissa affaler le génois et dis aux autres d’en faire autant avec la grand-voile. Arrivé sur le pont le foc nous est brutalement arraché des mains et rehissé à moitié tandis que nous sommes copieusement aspergés d’embruns venant de partout à la fois. En quelques secondes nous sommes trempés puis tout s’arrête et nous restons là en vrac sur le pont à l’avant et le foc qui redescend. Mais que s’est-il passé?

Le truc est maintenant de l’autre côté et s’éloigne doucement tout en prenant de la force. Il n’y a plus du tout de vent et je mets le moteur en route pour m’en éloigner le plus vite possible. Nous sommes à peu près à deux cents mètres lorsqu’une colonne tourbillonnante d’eau noire monte dans le ciel tout bleu jusqu’à former un gros nuage très sombre et menaçant.

Nous venons d’assister à la naissance d’une trombe.

Puis le vent revient du nord en fraîchissant. De la configuration toutes voiles dehors, en moins d’une heure nous sommes avec le foc n°2 et trois ris dans la grand-voile et c’est encore trop.

Le ciel est toujours bleu mais la mer a bien grossi. Les creux atteignent facilement dix mètres mais la houle est très longue; nous sommes à la montagne. Je n’ai pas d’anémomètre mais nous évaluons le vent autour de soixante noeuds (Jo a plus d’expérience avec des instruments de mesure).

C’est beau et le bateau se comporte bien. Nous faisons cap à l’ouest au bon plein et l’étrave est auréolée d’un magnifique arc-en-ciel.

Le hurlement du vent dans le gréement vient de monter d’un ton. On ne respire plus en regardant vers l’avant. Il faut affaler le foc deux et établir le tourmentin tout neuf.

Avant que nous l’ayons bordé il a tenté de tout cassé en claquant dans le vent qui continue a  se déchaîner. Maintenant c’est la grand-voile qui est de trop. Il faut la remplacer par la suédoise; c’est un gros boulot, mais il faut le faire si nous voulons aller à Madère qui de trouve dans l’ouest maintenant. Pendant toutes ces manoeuvres de changement de voilure où toute la garde-robe y est passée nous avons dû bien dérivé vers le sud.

Bien qu’aspergés en permanence par les embruns, le bateau taille sa route vers les îles désertas que nous apercevons maintenant pile sur notre route.

A l’intérieur Swann  joue dans la grande couchette à l’avant du carré comma à la maison.

Annette est confortablement appuyée sur son bouchain et taille sa route toute en  puissance sous grand-voile suédoise à deux ris et tourmentin. Les gars se disputent pour avoir la barre.

Malgré le sifflement du vent qui continue à monter dans la gamme, nous nous sentons en sécurité. La mer qui s’est creusée encore n’est pas agressive, les crêtes des vagues sont arrachées et vaporisées avant de déferler. Ça fume de partout.

Nous passons au sud de la plus grande des îles; Désertas Grande. C’est un plateau aride et inhospitalier à presque cinq cents mètres au dessus de la mer. Il n’y a là que des chèvres et des phoques. Lorsque nous arrivons sous son vent c’est le calme complet.

 

 

 

 

 

 

 

.